/Victimes de viols de guerre au Kosovo: le combat pour oublier la solitude

Victimes de viols de guerre au Kosovo: le combat pour oublier la solitude

Aujourd’hui encore, les victimes de viols de guerre souffrent de l’omerta qui règne sur leur reconnaissance, vingt ans après le conflit qui a touché le Kosovo. Un supplice atténué par les thérapies de groupe, comme celles de Medica Gjakova. Reportage.

Elle a choisi un cube bleu. Linda* le retire lentement de la tour de Kapla, érigée sur la table basse de la pièce. À travers les rideaux blancs, le soleil éclaire la construction. « J’ai les mains moites », avoue-t-elle. La tour ne s’effondre pas, Linda est satisfaite. C’est Hana Doli, la psychologue, qui l’a construite. « C’est un symbole, explique-t-elle. Il faut prendre soin de soi et des autres, pour que la tour ne tombe pas. »

Les autres femmes ne s’attendaient pas à ce que Linda vienne aujourd’hui. Sa santé n’est pas au beau fixe, et il fait particulièrement froid depuis quelques jours. Linda vit à Gjakova. C’est dans cette ville au sud du Kosovo, que se trouve « Medica Gjakova ». Cette ONG propose des thérapies de groupe en plus d’un suivi psychosocial et juridique aux victimes de viols pendant la guerre du Kosovo de février 1998 à juin 1999. 

200 dossiers sur 900 acceptés 

Habituellement elles sont neuf. Mais à cause du froid et de la grippe, quatre membres n’ont pas pu venir aujourd’hui. En chaussettes, elles sont assises sur les trois canapés de la pièce, de la même couleur que les tapis disposés par terre. Ce groupe, né en août 2018, fait partie des seize autres formations de celles qu’on appelle les « survivantes », et qui suivent une thérapie toutes les deux semaines. Bientôt, le groupe de Linda sera autonome; elles n’auront plus besoin d’une psychologue pour les encadrer. 

C’est au tour de Zana* de retirer un cube. Cette sexagénaire semble plus réservée que les autres. Elle porte un foulard à imprimés rose et noir, sur lequel bouclent ses cheveux châtains. Zana est la seule du groupe, dont le dossier de reconnaissance du statut de victime a été accepté. 

Depuis le 5 février 2018, les victimes peuvent demander ce statut à l’Etat kosovar, afin de recevoir une allocation de 230 euros par mois. Environ 900 dossiers ont été soumis. Pour le moment, seulement 200 ont été acceptés. Selon la Commission qui examine les dossiers, 1.500 femmes auraient été victimes de viols de guerre, tandis qu’un rapport de Human Rights Watch, décompte 20.000 personnes, dont une majorité de femmes albanaises.

« C’est comme une bataille que j’ai menée et que j’ai gagnée », confie Zana à propos de la reconnaissance de son statut, avant d’encourager ses consœurs. Au sein de l’ONG Medica Gjacova, trois à quatre dossiers sont encore en attente, et trois ou quatre autres ont fait appel. Un seul a été définitivement refusé.

L’omerta encore largement présente dans le pays 

Zana a mis du temps à s’ouvrir, lorsqu’elle a commencé les therapies de groupe. « J’ai peur de la mentalité ici, au Kosovo. J’ai peur que les gens rient, s’ils apprennent. Qu’ils disent ‘elle a fait ci, elle a fait ça’, qu’ils changent les faits. » Le Kosovo est une société patriarcale, où les victimes ont longtemps été tenu responsables. Certaines femmes ont été ostracisées ou au contraire, mariées pour cacher leur souffrance. Dans un pays où le silence est la règle, de nombreuses femmes comme Zana, ont vécu dans le déni pendant de longues années. 

Entre Zana et Linda, est assise Drita*. Sa chemise blanche contraste avec son pull noir. Elle vient de faire tomber la tour. « C’est toi qui l’a mal construite », accuse-t-elle la psychologue en riant. De tous les exercices, celui-là est son préféré. Maman de cinq enfants, elle a même demandé à son fils qui vit à Pristina, la capitale, de lui acheter le jeu. « L’autre jour, j’étais avec des amies de mon quartier« , retrace-t-elle. Ses amies ont proposé de jouer aux cartes, mais Drita a préféré déballer le jeu de la tour, pour leur montrer. « Elles m’ont demandé d’où je l’avais mais je n’ai pas osé leur expliquer ». Elle avoue avoir menti: « Je leur ai dit que c’est un cadeau de ma belle-fille ».

Entrée de l’ONG Medica Gjacova, à Gjakova. (Crédit photo: Bertille van Elslande)

Quand elle part à Gjakova, Drita prétend aller chez le docteur auprès de ses amies. Sa famille, heureusement, est au courant, ce qui permet à Drita de ne pas s’inquiéter, contrairement à d’autres femmes, qui craignent qu’on les reconnaisse. « Le Kosovo est un petit pays où tout le monde se connaît« , explique Selvi Izeti, psychologue au Centre kosovar pour la réhabilitation des victimes de torture (KRCT). De nombreuses femmes doivent se cacher pour venir. « En conséquence, elles sont stressées alors qu’elles viennent pour être réhabilitées », regrette-t-elle. Dans la famille de Linda par exemple, seul son fils est au courant. 

Des thérapies pour se sociabiliser

Hana Doli a sorti des petits Post-it en forme de nuage. L’exercice: écrire un événement positif qui leur est arrivé depuis la dernière séance. « Ça peut être une rencontre, un dîner, une conversation avec une amie, développe la psychologue. Et si c’est un grand événement, c’est encore mieux. Prenez le temps de réfléchir. » Drita quitte la pièce, pour aller fumer une cigarette. Hana Doli sort une tablette de chocolat. « Vous êtes prêtes? », demande-t-elle, après avoir distribué les carrés. 

« Ma fille a eu une bonne note en anglais, commence Luljeta*, une quinquagénaire aux cheveux bruns. Elle a aussi gagné un concours, lors duquel elle devait réciter des poèmes. Je suis contente. ». Luljeta vient toujours avec sa sœur, Liri*, elle aussi « survivante ». Liri raconte que son fils est revenu d’Allemagne, et qu’elle est heureuse de le revoir. 

Exprimer son vécu n’est pas chose facile. Lors des thérapies de groupe, les femmes parlent surtout de leur vie quotidienne et non pas de ce qui leur est arrivé il y a vingt ans. « Le but des thérapies de groupe, c’est qu’elles se socialisent, parce qu’elles vivent souvent isolées, indique Selvi Izeti. La psychologue précise que la plupart des patientes souffrent de stress post-traumatique. Et plus le traumatisme est ancien, plus il est difficile à traiter.

Drita est retournée à Hanelese il y a peu de temps, car son fils souhaite reconstruire leur maison en ruine. C’est dans cette ville qu’elle a subi les malheurs qui sont aujourd’hui à l’origine de sa souffrance. « Ca faisait 21 ans, que je n’y étais pas retournée, témoigne-t-elle. J’avais des frissons, et je n’arrivais plus à tenir debout. Plus jamais j’y retournerai. » 

« Sauf si quelqu’un me coupe les jambes, je reviendrai toujours »

La tour s’est effondrée, les deux sœurs, Luljeta et Liri, sont parties, mais Linda, Drita et Zana discutent encore entre elles. D’abord de recettes de cuisine, puis de leur ressentiment lorsqu’elles se rendent aux thérapies de groupe. « Parfois, quand je rentre d’une séance, je suis tellement fatiguée, et je me dis que je ne reviendrai plus jamais, confie Drita. Mais la semaine d’après, j’ai oublié et j’attends la séance avec impatience. » Zana acquiesce : « Je n’en reviens pas que ça fait déjà deux ans que je viens ici, c’est passé tellement vite ». La sexagénaire a longtemps été en dépression, mais avoue aller mieux aujourd’hui. « Vous êtes comme une famille, des amies, ajoute Linda. Sauf si on me coupe les jambes, je reviendrai toujours ». 

Hana Doli appréhendait la thérapie avec ce groupe. « Au début, elles étaient très fermées. Aujourd’hui, elles s’expriment librement entre elles. Et qu’elles continuent à venir, ça montre qu’elles essayent encore ». Malgré les kilomètres à parcourir, elles trouvent toujours la force de revenir. Pour briser le silence et oublier la douleur.

Bertille van Elslande

* Ce prénom a été modifié

Crédit photo: Bertille van Elslande