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RTK: grande télé, petit budget

Première télé du Kosovo, le groupe public RTK fonctionne avec très peu de moyens. La diffusion des quatre chaînes relève du défi quotidien.

« Quand on n’a pas d’argent, il faut être créatif ». Les appels d’offre, le directeur des télévisions RTK a appris à s’en passer depuis longtemps. Quand Lorik Arifaj a besoin d’un mur vidéo pour aménager son studio, il ne passe pas par les fournisseurs dédiés. À la place des 30.000 euros que lui coûterait normalement cet équipement, il commande six écrans plats sans bords, les connecte entre eux, et fabrique un écran géant à 6.000 euros. « C’est juste que je n’ai pas le choix », confie-t-il en appuyant sur le scotch noir qui cache la marque des téléviseurs.

Lorik Arifaj, directeur des télévisions RTK, dans son bureau.
Crédit: Yann Haefele

Lorik Arifaj dirige les quatre télévisions publiques RTK du pays. Dans son bureau, il pointe son fauteuil. « J’ai moi-même réparé l’accoudoir avec un bout de métal. Si j’utilise de l’argent pour un nouveau fauteuil, ça en fait moins pour les programmes, et ça je ne veux pas. » Toujours par souci d’économie, les nouveaux sièges des journalistes ont été rachetés à une société allemande qui s’en séparait. Même chose pour la régie finale, dont une partie du matériel a été fourni par une télévision japonaise partenaire. 

D’anciens camions régie, achetés d’occasion à des chaînes japonaises, stationnent devant les studios.
Crédit: Yann Haefele

Avec le développement du groupe, l’espace s’est mis à manquer. Faute d’investissements, les nouveaux studios ont été montés dans les garages des vieux camions régie. De l’extérieur, le bâtiment ressemble à un parking vieillissant. Mais à l’intérieur, les caméras, elles aussi japonaises, et le décor sont d’une modernité inattendue. Même si les éléments sont majoritairement récupérés ou transformés, la page de la télévision d’apparence amateur semble tournée.

Le passage à la haute définition a nécessité un toilettage des studios, et le travail est visible à l’écran. Reste que sans budget, les équipes passent leur temps à contourner des difficultés. Dernier exemple: les rideaux qui servent de décor au late-show n’ont pas été commandés avant l’opération du Black Friday pour réduire les frais au maximum.

12 millions de budget

À la source de tous ces efforts: le maigre budget alloué au groupe public. Une dotation d’État de 11 millions d’euros et 1,2 million de recettes publicitaires sont les seules sources de financement. « C’est la moitié de ce qu’il nous faudrait », commente Lorik Arifaj. À titre de comparaison, France Télévisions dépense près de 2,5 milliards d’euros chaque année. « À la RTK, 80% des ressources passent dans les salaires, le reste principalement dans l’achat de droits pour le cinéma ou le sport ».

Difficile indépendance

Une vingtaine de journalistes se charge des informations générales. Ils travaillent pour RTK3, la chaîne d’actualité en continu du groupe, par moment reprise sur la chaîne principale. Aux yeux d’une partie de la population, les journaux restent ceux d’une télé d’État. « Mes parents continuent de voir la RTK comme la télé du gouvernement, explique Remzie Shahini-Hoxhaj, professeur de journalisme à l’université de Pristina. Historiquement c’était le cas, mais aujourd’hui le pouvoir n’a plus la main sur les programmes. » 

Dans la hiérarchisation de l’information, l’universitaire voit cependant une constante: « Les actualités du gouvernement arrivent en premier, sans prise en compte de l’intérêt informatif ». Mais de l’aveu des journalistes comme des observateurs, la chaîne n’est pas pour autant un organe de propagande gouvernementale. Une commission des media indépendante veille d’ailleurs à l’équilibre politique du contenu éditorial. « Tous les points de vue sont représentés sur nos antennes, assure le directeur d’RTK. L’opposition s’exprime systématiquement quand le gouvernement prend la parole. »

« Les médias sont indépendants à partir du moment où ils sont financièrement indépendants », répète Remzie Shahini-Hoxhaj. Et ce n’est pas le cas de RTK. « On reçoit une dotation tous les trois mois, et tous les trois mois, il faut retourner supplier pour des financements, admet le directeur. Alors oui, c’est une sorte de pression implicite. » D’autant plus que la chaîne est restreinte dans ses possibilités de ressources propres. La publicité est par exemple limitée à 6 minutes par heures et le sponsoring est encadré.

Au-delà du contrôle financier, la société kosovare dans son ensemble est également affectée par une forme de clientélisme et de copinage. Au cœur de la petite capitale, les cercles de pouvoir se mélangent et tout le monde se connaît. « Peut-être que des journalistes sont proches de ministres ou de personnalités économiques importantes, mais en aucun cas ce ne sont des pressions hiérarchiques », relativise Lorik Arifaj.

« Les chaînes privées volent »

Première chaîne du pays en audience selon une étude de la RTK (il n’y a pas encore d’organe de mesure des parts de marché, NDLR), RTK1 parviendrait à séduire jusqu’à un demi-million de téléspectateurs par jour. Entre les rendez-vous d’information, le sport et les sitcoms, la chaîne tente de proposer un maximum de contenus en dépensant un minimum d’argent. « Un épisode de notre série phare nous coûte 5.000 euros à produire et fait jusqu’à deux millions de vues sur Youtube, se réjouit Lorik Arifaj. C’est plus que notre population! »

Le studio où se tourne la sitcom à succès de RTK.
Crédit: Yann Haefele

La concurrence avec les télévisions privées est rude, d’autant plus qu’elles ne jouent pas avec les mêmes règles. Alors que les chaînes privées s’autorisent à piller des contenus, RTK est contrainte par la loi. « Les concurrents diffusent des films et de la musique sans acheter les droits, déplore Lorik Arifaj. Elles savent bien que les labels ne s’inquièteront pas d’une exploitation illégale à une échelle kosovare. Pour eux nous sommes un point sur la carte ». Résultat: la RTK se retrouve quasiment seule à dépenser des milliers d’euros en droits de diffusion, pour un service équivalent à celui proposé par les chaînes privées. Une question sur laquelle la commission indépendante pourrait être amenée à se pencher.

Yann Haefele