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Le Kosovo poursuit le culte de ses héros de guerre

L’histoire de la guerre d’indépendance est un récit fondateur pour les Kosovars. Au détour d’une rue, d’un carrefour ou d’une place, il n’est pas rare de voir une statue ou une plaque commémorative. Les hommages aux membres de l’armée de libération font partie intégrante du paysage, et du culte des « héros de guerre ».

Prekaz est un lieu d’Histoire sans pareil au Kosovo. Un village à la symbolique si forte que le nouveau Premier ministre a choisi, mardi, d’y faire sa première visite officielle. Comme de nombreux hommes politiques avant lui, Albin Kurti est venu déposer une couronne de fleurs sur les tombes de la famille Jashari, morte en martyr pendant la guerre. Un geste d’autant plus fort que Kurti n’est pas, à l’inverse de son prédécesseur, membre de la branche politique de l’armée de libération du Kosovo [UÇK].

Berceau de la révolte albanaise contre les Serbes, ce petit village à l’ouest de la capitale a été le théâtre d’une offensive pendant la guerre. Le 5 mars 1998, les forces anti-terroristes serbes font irruption dans le village pour capturer les combattants de l’UÇK, en majorité membres de la famille Jashari. Les affrontements se terminent dans le sang, trois jours plus tard, tuant notamment 55 membres de cette famille albanaise.

L’attaque contre Prekaz reste encore aujourd’hui un des moment clés de la guerre d’indépendance. « Nous sommes très fiers de ce que les Jashari ont fait pour nous, pour notre pays, atteste Bledian Geci, jeune étudiant kosovar, proche de la famille. Ils auraient pu fuir, mais ils ont préféré combattre pour notre liberté. »

Sur la dalle commémorative, un sillon de marbre rouge symbolise le sang des martyrs. (Crédits : Cécile Da Costa)

En hommage à ce sacrifice, un complexe mémorial a été érigé à Prekaz en 2008. Plus qu’un lieu de mémoire, le village est devenu un lieu de culte. Chaque année, à la date du massacre, des centaines de Kosovars se rejoignent ici pour rendre hommage à leurs héros de guerre. À partir du 5 mars et pendant trois jours, Prekaz devient un lieu de pèlerinage, où les familles et amis des martyrs déposent des fleurs sur les tombes et admirent les bâtiments qui portent encore les stigmates des affrontements. « Venir ici, c’est comme aller sur un lieu saint, témoigne Bledian, qui a grandi dans la région. Ici, il y a quelque chose de très calme, de très spirituel. C’est inspirant, même pour les étrangers. Jamais il n’y avait eu l’histoire d’une famille comme celle-là. »

Sur les collines enneigées de ce village, le temps semble figé. Le tintement des drapeaux albanais flottant au vent vient perturber un silence de plomb. «Vous êtes le sang qui coule dans nos veines, vous êtes l’air que nous respirons », peut-on lire sur l’immense banderole surplombant les sépultures de ces Kosovars tombés au combat. Habituellement, les trois premières tombes du mémorial sont gardées par les forces de sécurité kosovares, preuve de l’importance politique du lieu. Mais en ce jour de neige, les militaires se sont abrités à l’intérieur du petit musée dédié aux héros locaux.

Derrière les portes de ce bâtiment à l’architecture moderne, une exposition permanente célèbre « La résistance héroïque de la famille Jashari pour la liberté ». Outils agricoles, bijoux, vaisselle… derrière plusieurs vitrines, les objets de la vie quotidienne de cette modeste famille sont exposés. A quelques pas de là, les armes utilisées par les Serbes sont entassées les unes sur les autres. Un contraste fort qui envoie un message clair : l’attaque serbe est venu perturber la tranquillité d’une famille innocente. Entre mémoire et culte de la personnalité, le musée mis en place par les pouvoirs publics vante un « acte de bravoure » et place les Jashari au rang d’exemple pour la nation.

A Prekaz, le complexe mémorial Adem Jashari comprend l’ancienne ferme du commandant de l’UÇK. (Crédits : Cécile Da Costa)

Un culte pour renforcer la nation

Au cœur de cette glorification de la mémoire, il y a un homme : Adem Jashari, « légendaire commandant de l’UÇK ». Sur la façade de sa ferme, son portrait résiste aux ravages du temps. « Il vit encore » est écrit en lettres capitales rouges au dessus de sa photo. Au pied de la bâtisse, son imposant buste de pierre blanche trône sous la neige.

Dans le pays, Adem Jashari est un héro national, symbole de la résistance contre les Serbes. De Prekaz à Pristina, la capitale, son visage est présent sur les façades des bâtiments, en photo ou graffiti. À l’image de Charles de Gaulle en France, son nom est donné aux grandes infrastructures du pays, comme l’aéroport ou la caserne militaire. Ici, tout le monde connaît son nom.

S’il est bien le plus emblématique, Adem Jashari n’est pas le seul héro de la guerre d’indépendance. « Il y a plusieurs types de héros, explique Zanita Halimi, professeure d’histoire à l’université de Pristina. Ceux qui ont combattu et ceux qui n’étaient pas soldats mais qui sont morts en martyr. »

Dans le pays, tout le monde les connaît, y compris ceux qui n’ont pas connu la guerre. Et l’enseignement y joue un rôle majeur. « À l’école, on nous parle des héros de guerre, même si ce n’est pas vraiment au programme, raconte Elsa Hyseni. Nos professeurs trouvent toujours le moyen de nous en parler, par exemple le jour de l’indépendance. » Après la fin de la guerre, le nom des écoles ont changé, pour adopter ceux des héros locaux ou nationaux.

Au bout du boulevard Mère Theresa, à Pristina, la mémoire d’un commandant de l’UÇK est célébrée par une statue de bronze. (Crédits : Cécile Da Costa)

Impossible, aussi, de parcourir les routes et rues du pays sans tomber sur une statue, une plaque commémorative, ou un cimetière en l’honneur d’un ou plusieurs héros de guerre. « Ces mémoriaux représentent rarement les héros tels qu’ils étaient, développe l’enseignante chercheuse. Ils représentent un idéal de virilité, de masculinité. C’est en quelque sorte une glorification. »

De leur côté, les femmes sont les grandes absentes de ce récit de guerre. Elles n’ont que peu de mémoriaux en leur nom. « Les seuls fois où il y a une femme sur une plaque, c’est parce qu’elle était en couple avec un martyr », regrette Zanita Halimi. Seules exceptions : les martyrs, violées ou agressées pendant la guerre. À Pristina, un monument leur est dédié. Le Heroinat Memorial a été érigé le 12 juin 2015, jour de l’anniversaire de l’indépendance.

« Tout ce que je sais vient de ma famille »

Mais avec tous ces monuments, un problème persiste : l’entretien de ces lieux de mémoire. « Au cours de mes recherches, j’ai souvent vu des plaques commémoratives avec des lettres manquantes », illustre Zanita Halimi. Car si le gouvernement et les pouvoirs locaux sont prêts à investir pour créer de nouveaux lieux mémoriels, la maintenance revient souvent aux familles. À Prekaz, la ferme familiale des Jashari devait être transformée en musée. « Cette ferme est en train de tomber en ruines, la famille est en colère mais rien ne se fait », souligne la professeure.

La mémoire imposée par le gouvernement est parfois lacunaire. Les discours familiaux, qui se transmettent d’une génération à une autre, viennent alors enrichir cette histoire. « Dans ma ville natale, il y a une statue de Agim Ramadani. Mais tout ce que je sais de lui vient essentiellement de ma famille » , poursuit Elsa Hyseni, jeune étudiante de 20 ans. « C’était un cousin de ma grand-mère, il y avait un portrait de lui accroché sur un mur de ma maison. Pendant longtemps, je pensais que c’était mon père », ajoute-t-elle en riant.

Au dessus de chaque mémorial, l’aigle du drapeau albanais flotte au vent. (Crédits : Cécile Da Costa)

Qu’il soit personnel ou institutionnel, le culte du souvenir des héros se poursuit au Kosovo, vingt ans après la fin de la guerre. « Le gouvernement s’est servi de cette mémoire pour renforcer la nation, poursuit l’enseignante chercheuse qui a publié sa thèse sur le sujet. Encore aujourd’hui, c’est un moyen pour lui de glorifier cette mémoire. Petit à petit, c’est devenu une grande partie de notre culture. »

Une gloire en demi-teinte

Une culture tout de même ternie par des accusations et des poursuites pénales pour crimes de guerre. «On parle très peu de tout ça, admet Elsa Hyseni. Je pense qu’aucun Kosovar ne serait prêt à reconnaître une chose pareille. Nous les voyons tellement comme des idoles, ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour protéger notre pays. » Premières cibles de ces accusations, les membres de la branche politique de l’UÇK. Hashim Thaçi, président actuel du pays, était membre de l’armée de libération. Sous le nom « Snake », il aurait organisé un trafic d’organes entre 1999 et 2001. Ces accusations ont été relayées par le Conseil de l’Europe en 2010.

L’ancien Premier ministre Ramush Haradinaj, accusé de crimes de guerre, a renoncé à son poste en juin dernier pour assister à ses procès en tant que citoyen lambda. Après avoir été jugé et acquitté deux fois au tribunal des Nations unies, l’ancien commandant de l’UÇK continue de nier les faits. En 2018, une cour spéciale, placée sous l’autorité judiciaire du Kosovo, a été créé. Ses magistrats, des juges internationaux siégeant à La Haye (Pays-Bas), sont chargés de juger les crimes commis pendant la guerre, notamment par l’UÇK – une organisation classée comme terroriste par les Nations unies en 1998.

Ces accusations ne nuisent pourtant pas à l’image de ces soldats, bien au contraire. « Ça ne fait que renforcer le pouvoir de ces héros, analyse Zanita Halimi. Ça fait d’eux de plus grands martyrs. »

Cécile Da Costa.