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Le Kosovo n’en finit pas avec les violences conjugales

Quatre femmes sur dix subissent des violences conjugales dans le pays le plus jeune d’Europe. En proie à une société patriarcale, ces victimes peinent à prendre leur indépendance. Associations, ONG et refuges dénoncent l’inaction de l’Etat.

« Elle rentre chez elle ». Dans la voix d’Ardita Bala, la directrice du refuge pour femmes battues de Peja, la lassitude résonne. Depuis deux heures, sa collègue et elle attendaient cet appel. Une ancienne victime qu’elles avaient accueillie devait leur donner de ses nouvelles. Cette mère de deux enfants, de six ans et deux mois, a subi de multiples violences de son mari. Après avoir passé plusieurs mois au refuge, la jeune femme n’a pas les moyens de prendre un logement et sa famille refuse de l’accueillir. « Une situation classique », pour Ardita Bala. 

Sur les hauteurs de Peja, le centre pourrait passer pour une simple résidence. A l’abri du tumulte de la ville, cinq femmes et leurs deux enfants tentent de se reconstruire. Sur l’année 2018, 92 femmes ont pu trouver refuge entre ces murs. Et des dizaines d’autres dans les neuf refuges présents dans le pays. Les chiffres officiels se font rares et sont peu représentatifs de la réalité. D’après l’organisation Women’s Network, 41% des femmes kosovares avaient déjà subi des violences conjugales en 2014. 

Le refuge accueille actuellement quatre femmes et deux enfants.

Un tiers des femmes estiment cette violence légitime

« Le Kosovo est une société traditionnelle fondée sur le patriarcat. Encore aujourd’hui, beaucoup de Kosovars pensent qu’il est normal de frapper sa femme », déplore Adelina Berisha, en charge du programme contre les violences conjugales au sein de cette ONG. Selon l’Unicef et le Kosovo Statistics Agency, un tiers des femmes kosovares estiment cette violence légitime si elles ne remplissent pas leurs rôles. Cette réalité, Ardita Bala s’y confronte tous les jours. « Ici, on vous apprend à vous occuper de votre famille, à laver, à préparer le dîner et à vous taire quand votre mari est énervé. 80% des femmes arrivent dans notre refuge en pensant que c’est normal. Leur père les frappait, leur frère également alors pourquoi pas leur mari ? ». 

Dans le hall du centre, sur les étagères, plusieurs dizaines de dépliants tentent de déconstruire ce modèle patriarcal. Des illustrations apprennent à reconnaitre les premiers signes de la violence. « Ça commence dès l’enfance. On fait souvent de la prévention dans les collèges. Quand on arrive, on voit des jeunes filles qui confondent jalousie et amour », explique la directrice.

Juger la victime avant le mari violent

Dans ces conditions, les victimes peinent à se considérer comme telles. A la banalisation de ces violences s’ajoute la honte. « On a fait plusieurs recherches pour essayer de comprendre l’attitude des citoyens. A chaque fois, la majorité des personnes interrogées blâmaient davantage la femme que le mari violent. On ne les croit pas ou alors elle l’avait bien mérité », soupire Adelina Berisha.

Le scepticisme présent dans l’espace public l’est également dans les bureaux de police. « C’est difficile de porter plainte. Quand les victimes réussissent à franchir le pas, elles ne sont pas toujours bien reçues. Les gens se connaissent tous. Ça arrive souvent qu’un policier leur réponde: “je sais dans quel village tu habites, tout le monde sait que tu ne t’occupes jamais de ton foyer. Je vais d’abord voir comment tu te comportes avec ton mari et après je t’aiderai peut-être ». Ce manque de protection se termine parfois en drame. En 2018, quatre femmes ont été assassinées par leur mari. 

Ardita Bala travaille au refuge depuis son ouverture en 2001.

Dans ces conditions, peu de femmes sont prêtes à franchir le pas. En 2017, 855 femmes ont déposé une plainte, d’après les chiffres de la police. Un chiffre largement sous-estimé. L’année 2018 a néanmoins vu une augmentation des plaintes de 25%. Pour Adelina Barisha « ce chiffre n’exprime pas une surenchère de la violence mais une prise de conscience des femmes ». 

L’année 2018 a également marqué le passage des violences conjugales du code civil au pénal. Pour autant, les condamnations demeurent souvent trop légères pour Ardita Bala: « Nous avons eu le cas d’une femme enceinte battue à de multiples reprises. Le mari n’a écopé que d’un mois de prison. Et le pire, c’est que le motif de la condamnation ne portait pas sur les violences mais sur la détention d’une arme », raconte Ardita Bala. 

Seules 12,7% des femmes travaillent

Une fois le mari sorti de prison, que faire ? Tout comme en France, la justice kosovare dispose d’un arsenal judiciaire pour protéger les femmes. Mais l’instauration de mesures d’éloignement reste trop rare et parfois même dérisoire pour Adelina Berisha: « Les juges ont tendance à favoriser le foyer, en évitant de séparer les familles. Alors ils divisent simplement l’appartement, quitte à faire cohabiter victime et bourreau ».

Peu de solutions restent alors aux victimes pour éviter leur agresseur. Certains retournent dans leurs familles mais ces dernières refusent souvent d’héberger les enfants. « Pour eux ils appartiennent aux pères  », précise Ardita Bala. Alors les femmes restent, malgré les coups, ou prennent la direction d’un refuge. Dans celui de Peya, de grands dessins de Winnie l’Ourson et des balançoires attendent les enfants. Pendant six mois à un an, ils pourront être hébergés et leurs mères accompagnées dans leurs démarches. Mais ensuite, retour à la case départ. 

Les refuges restent la seule solution pour les femmes qui ne souhaitent pas être séparées de leurs enfants.

« La dépendance financière des femmes les empêche de briser le cercle vicieux», constate la directrice du refuge. En 2017, elles n’étaient que 12,7% à travailler, d’après un rapport de l’Agence officielle de statistique kosovare. Pour leur permettre de prendre leur envol, le refuge les accompagne dans leur réorientation professionnelle. Au sous-sol plusieurs machines à coudre attendent sagement les prochaines leçons. Outre la couture, des cours de cuisine, de rédaction de CV, d’utilisation d’internet sont dispensés. « L’année dernière, cinq femmes ont pu trouver un emploi. Aucune n’est retournée avec son mari», se félicite Ardita Bala. 

Pour les autres, le refuge n’est qu’un moment de répit. Sur le long terme, ces victimes doivent pourtant pouvoir compter sur l’aide des municipalités. En effet, si les refuges sont financés en grande partie par l’Etat, les mairies ont pour mission d’obtenir un logement aux victimes. Mais les deux militantes dénoncent à l’unisson un « manque de moyens » et « d’entraide ». « Certaines villes comme Prizren mettent à disposition des appartements et payent l’eau et l’électricité mais ce n’est pas systématique. Que ce soit les mairies ou l’Etat, la condition des femmes n’est clairement pas leur priorité », condamne Ardita Bala. 

« C’est tout un schéma à déconstruire »

Le Kosovo affirme néanmoins vouloir se conformer à la Convention d’Istanbul, dans l’espoir d’intégrer un jour l’Union européenne. Entré en vigueur en 2014, ce traité international impose aux Etats signataires des prérogatives pour protéger les femmes des violences sexuelles et sexistes. Le Kosovo en est bien loin pour Ardita Bala: « On nous demande de mentir. De ne pas parler de ce qu’il se passe ici ». De leur côté, Adelina Barisha et Women’s Network travaillent à faire adopter le traité dans la Constitution du pays: « On ne peut pas le ratifier mais en l’intégrant dans notre loi, l’Etat sera obliger de s’y conformer ». 

Dans son refuge, Ardita Bala peine à supporter les allers-retours incessants des victimes. Derrière son bureau, son regard défile sur les dizaines de classeurs rassemblant l’histoire de toutes les femmes hébergées depuis l’ouverture: «On a besoin de plus. Plus de soutien du gouvernement, plus d’aides de la mairie et de l’empathie, surtout de l’empathie. Quand je parle aux autorités, j’essaie de leur faire comprendre que ce n’est pas juste une histoire de violence. C’est plus grand que ça, c’est tout un schéma à déconstruire. Il faut briser ce cercle infernal. Maintenant ». 

Clara Gilles