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La difficile sauvegarde du vieux Pristina

La récente initiative de la mairie pour rénover une rue historique de la vieille ville est inédite. Par manque de moyen, mais aussi de volonté, la sauvegarde des bâtiments qui font le patrimoine kosovar n’est pas assurée par les autorités.

Entre le vieux bazar et l’artère centrale au trafic incessant, la discrète rue Mehmet Kaçuri s’enfonce dans le centre historique de la capitale kosovare. Avec ses vitrines de bijoutiers et ses quelques cafés, la ruelle piétonne détonne du reste de la ville par son calme, loin des grands axes où les voitures sont reines.

Le plus intrigant, c’est cette maison qui tombe en ruine. Datée de plus de six cent ans, c’est la plus vieille de Pristina. C’est notamment sa sauvegarde qui a suscité l’ouverture d’un programme de rénovation et de restauration de toute la rue, le premier programme du genre au Kosovo. La municipalité a annoncé un investissement de 300.000 euros.

Rénover les façades, réinstaller des pavés formant des motifs en ogive au sol, changer l’éclairage… Le projet a été imaginé par l’association « Culture Heritage Without Border », basé à Pristina. Pour Yll Rugova, initiateur du programme « Rruga model » (la « route modèle », en albanais) lorsqu’il travaillait encore aux affaires culturelles de la mairie, il s’agit de sauver et mettre en valeur ces quelques maisons historiques, tout en dynamisant l’économie d’une rue commerçante.

Le problème, selon Yll, c’est que les propriétaires de ces maisons classées essaient de se défaire de cette protection, car aucun soutien financier ne l’accompagne. Rénover soi-même est financièrement impossible: cela nécessite des experts et des travaux difficiles. Il fallait donc que ce soit la municipalité qui finance la rénovation.

Mais pour Nehar, un bijoutier de la rue, le projet « ne se fera pas ». Très sceptique, il pense que les travaux n’auront pas lieu. « Regardez, l’immeuble qu’ils disent rénover depuis deux ans, là-bas », explique-t-il en regardant en direction du boulevard. « Ils n’ont fait que poser des échafaudages », souffle-t-il. Le projet « Rruga model » lui plaît, mais il pense que les financements nécessaires n’auront pas lieu.

Des travaux qui tournent mal et qui finissent par s’interrompre: l’exemple du Grand hammam de Pristina est dans les esprits. A quelques mètres de la rue Mehmet Kaçuri, ce grand monument historique datant de l’ère ottomane pourrait désormais passer inaperçu. « Un programme de rénovation a été lancé en 2008 mais les travaux ont été interrompus en 2015 car ils étaient en train de dénaturer le bâtiment », explique Nol Binakaj, architecte de l’association Culture Heritage Without Border.

Cette ONG soutenue par la Suède était en charge de la rénovation du hammam mais elle s’est retirée face au danger que représentait le travail de l’entreprise désignée suite à l’appel d’offre. Choisie par manque d’argent, elle n’avait aucune compétence en matière de monuments historiques. Aujourd’hui, une façade en ciment gris masque la présence de l’édifice du XVe siècle.

Cinq ans plus tard, une lueur d’espoir a rejailli pour la préservation du patrimoine architectural ottoman. L’agence de développement turc, Tika, a annoncé en 2018 qu’elle allait le restaurer. A cette heure, le projet n’a toujours pas été dévoilé. Nol Binakaj se souvient avoir refusé l’aide de Tika lorsque CHWB avait rénové le hammam de Vushtrri. L’agence prévoyait de refaire les multiples dômes du toit en plomb, et non en tuile, tel le bâtiment originel. Mais cette fois, si Tika investit, l’association CHWB n’aura pas son mot à dire. L’agence turque a ainsi rénové la mosquée impériale de Pristina, (la plus grande de la ville) mais aussi de très nombreuses mosquées à travers le pays.

Si l’héritage ottoman suscite un certain engouement et des possibilités de financement en provenance de Turquie, la sauvegarde de l’architecture moderniste héritée de la période yougoslave est une cause moins entendue. Lorsqu’on visite Pristina, on est frappé par l’hétérogénéité de ses bâtiments. Depuis la guerre, la capitale du Kosovo se développe anarchiquement vers l’Est. Mais subsistent dans la ville d’imposants bâtiments de style brutaliste, dont certains sont en danger, s’inquiète Yll.

Fin 2018, une pétition a circulé pour empêcher la destruction de Gërmia, un grand bâtiment qui abritait autrefois les grands magasins yougoslaves. Un « combat » qui s’est soldé par une victoire, selon Yll : « cela a suscité un grand débat à la télévision », se félicite l’ancien adjoint à la culture de la mairie de Pristina. Le magasin abritera finalement le futur musée d’art moderne et contemporain.

Impossible de ne pas citer l’imposant hôtel Grand, situé sur la place principale de la ville, et où jadis Tito et la nomenklatura descendaient. Aujourd’hui, le faste yougoslave est décrépi et la distorsion entre le prix de la nuit d’un palace et l’état de délabrement du Grand n’attire plus la clientèle. En 2006, sa privatisation pour huit millions d’euros a été engagée, non sans difficulté. Mais après que le directeur de l’agence de privatisation du Kosovo a été retrouvé mort poignardé, la vente a été annulée.

Si des mouvements existent dans la région pour la préservation d’autres sites, comme le théâtre de Tirana en Albanie, ou le quartier Krunski Venac à Belgrade, en Serbie, selon Yll, tout reste à faire au Kosovo pour préserver le patrimoine architectural.