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La difficile collecte des armes illégales

Vingt ans après la guerre, le Kosovo croule toujours sous les armes non-enregistrées. Malgré les efforts du gouvernement pour les récupérer, les Kosovars y restent attachés pour des raisons sentimentales ou par peur d’un nouveau conflit.

Dans la banlieue de Laplije Selo, à vingt kilomètres au nord de Pristina, des bruits de tirs résonnent entres les collines enneigées. Pieds ancrés au sol, bras tendus, un groupe d’amis, armés de pistolets, s’applique à toucher des cible en papier à plusieurs dizaines de mètres.

« C’est une activité populaire chez les jeunes », explique le directeur du stand de tir Artan Zaimi. Contre cinq euros par mois et soixante centimes par balle, des amateurs de tir viennent s’exercer dans un cadre légal et sécurisé. Ceux qui utilisent leur propre pistolet font partie des 25 000 citoyens kosovars qui possèdent légalement une arme. Mais ils sont une minorité. Au Kosovo, la plupart des armes détenues par les civils ne sont pas déclarées. Un rapport des Nations Unies estime à 260.000 le nombre de pistolets, fusils et mitraillettes qui circulent au Kosovo en dehors de toute légalité. Le tout dans un pays qui compte 1,9 millions d’habitants.

La majeure partie de cet arsenal date de la guerre qui a opposé Serbes et Albanais, de 1998 à 1999. Depuis, ces armes dorment souvent au domicile des Kosovars. Mais il arrive que leurs propriétaires les décrochent du mur. La tradition balkanique des tirs de joie qui consiste à décharger son arme vers le ciel pour célébrer mariages et nouvel an est bien vivante.

Au siège de la police kosovare, un responsable en charge de la coopération internationale défend les mesures mises en place pour faire disparaître ces comportements. « Nous incitons les gens à tirer des feux d’artifices à la place. Les personnes prises sur le fait sont arrêtées et placées en garde à vue », détaille-t-il.

Ces pratiques restent un facteur d’insécurité. Plus de 25 personnes meurent sous les balles au Kosovo chaque année, victimes d’accidents ou de meurtres. Un taux dix fois supérieurs à celui de la France, si on tient compte de la taille de la population. « Cela reste peu, au vu du nombre d’armes en circulation », minimise le fonctionnaire.

Ce dernier estime que la situation n’est pas aussi grave que celle décrite par les Nations Unies. « Leurs chiffres nous paraissent très exagérés. La méthodologie utilisée, basée sur des enquêtes téléphoniques, nous semble douteuse », conteste-t-il.

Et de mettre en cause les pays qui entourent le Kosovo, en proie au même problème. « Il y a quatre fois plus d’armes en circulation en Serbie », tempête le responsable. « Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour limiter la contrebande, mais cela ne suffit pas ». Car si les Balkans sont une plaque tournante du trafic d’armes, la majorité de celles qui sont possédées par les Kosovars sont considérées comme des souvenirs précieux dont il est difficile de se séparer.

Pas de cadre légal

Réduire le nombre d’armes illégale en circulation reste difficile. « Dès 2001, la Force pour le Kosovo (KFOR) a mis en place un processus de collecte », raconte le responsables des armes, munitions et explosifs au sein du ministère de l’intérieur kosovar Destan Mustafa. « Mais les habitants n’ont pas été nombreux à répondre car ils ne faisaient pas confiance à l’OTAN pour assurer leur sécurité. Et ce sentiment perdure aujourd’hui ». Selon l’expert en sécurité Avni Islami, « les citoyens hésiterons à rendre leurs armes tant qu’il n’y aura pas d’accord de paix entre le Kosovo et la Serbie ».

Le coût pour enregistrer une arme peut également être un frein. « Légaliser une arme coûte environ 250 euros. Cela peut dissuader certaines personnes », admet-on au ministère de l’intérieur. Peu de Kosovars sont prêts à se séparer d’une somme équivalente à la moitié du salaire moyen, qui est de 478 euros.

À cela s’ajoutent les difficultés rencontrées par les propriétaires d’armes qui souhaitent s’en séparer. « Il n’existe pas encore de cadre légal pour rendre une armes dont on ne connaît pas l’origine », regrette Destan Mustafa. Or, la majorité des pistolets et des fusils utilisés pendant la guerre a été acquise en toute illégalité. Leur propriétaires risquent donc des sanctions, ce qui les incite à ne pas se déclarer.

Les amendes pour la possession d’une armée illégale commencent à 750 euros et peuvent monter jusqu’à 7500 euros. « Cela dépend de la situation », explique la police kosovare. « Ce n’est pas pareil s’il s’agit d’une arme qui est accrochée au mur depuis dix ans, et si on la trouve encore chaude dans le coffre d’une voiture. »

Le gouvernement kosovar a pourtant offert aux habitants qui souhaitent enregistrer leurs armes, quelle que soit leur provenance, de le faire sans conséquence entre décembre 2018 et juin 2019. Mais cela n’a permis d’enregistrer que 2000 armes. Pas question, en revanche, de mener des opérations de rachat d’armes comme celles lancées par la Nouvelle-Zélande après les attentats de Christchurch. « Toute la région des Balkans est remplie d’armes, s’emporte le responsable du ministère de l’intérieur. Nous ne voulons pas inciter des criminels à les amener au Kosovo pour les revendre ! »

La police kosovare organise régulièrement des opérations de récupération d’armes non déclarées chez les habitants. Crédit photo : ministère de l’Intérieur

En parallèle de ces actions de sensibilisation et de ces campagnes d’enregistrement, la police kosovare entreprend également de confisquer les armes en possession des habitants. La dernière opération dans ce but, menée début février dans la ville de Babush, a permis d’en récupérer quelques dizaines. En tout, 1500 armes sont retirées de la circulation chaque année. Un nombre conséquent, mais qui reste sans commune mesure avec les centaines de milliers d’armes encore en possession des civils.

Cela restera un problème tant que le gouvernement kosovar ne parviendra pas à convaincre sa population de se séparer de ses armes. Les Nations Unies estiment que 33 pourcent des Kosovars ne se sentent pas en sécurité hors de chez eux. D’autant plus que la classe politique ne montre pas l’exemple. En mars 2019, le vice-premier ministre Dardan Gashi a été condamné à 1700 euros d’amende pour avoir tiré au pistolet par la fenêtre d’une maison, à l’occasion d’une fête.

Samuel Kahn

La campagne lancée par le gouvernement kosovar en décembre 2018 n’a permis de légaliser que 2000 armes. Crédit photo : Samuel Kahn