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Comment l’Iran pousse ses pions au Kosovo

Depuis l’indépendance du plus petit pays des Balkans, la République iranienne tente d’y prendre pied à travers des associations et agents d’influence. Le gouvernement kosovar s’efforce de limiter cette action. Le Kosovo est un enjeu car le pays est très lié aux Etats-Unis.

Au Kosovo, l’influence iranienne n’est pas la bienvenue. La petite république des Balkans a gagné son indépendance en bénéficiant du soutien de l’Otan, qui a bombardé la Serbie en 1999 jusqu’à obtenir le départ des forces de police serbes. Depuis, le gouvernement du Kosovo est très lié aux intérêts américains. Et les services de sécurité du pays s’efforcent de tenir à l’oeil les ennemis de l’Amérique.

En 2015, un certain nombre d’organisations non gouvernementales islamiques telles que Kur’an, Nisa, ou encore Ehli Bejti ont ainsi été fermées par les autorités du Kosovo. Elles étaient soupçonnées de blanchiment d’argent. Visar Duriqi, journaliste kosovar qui a enquêté sur le sujet, explique que le motif était bien plus large: “ En 2015, l’Etat a découvert par accident que l’ONG Kur’an avait reçu des outils de propagande du chiisme iranien. Il s’agissait d’images de martyrs qui sont très importants pour les chiites”, explique-t-il.

Grâce à son son enquête, Visar Duriqi a pu mettre à jour l’existence d’un travail souterrain de l’Iran pour prendre pied au Kosovo. Dans ce pays où la population est en majorité sunnite, différentes ONG font la promotion de l’islam chiite. D’après des documents des services de renseignement kosovars que nous avons pu consulter, les Iraniens ont même commencé à faire cela dés 1999.

Ce travail passe par le soutien à différentes ONG et à des activités culturelles et religieuses sur le territoire. Pour le moment, cette influence iranienne reste faible, estiment les services de renseignement kosovars. Ils sont tout de même soucieux de contenir cette activité, pour éviter son développement.

Les agents d’influence de l’Iran

En 2016, le responsable de six organisations islamiques au Kosovo, un Iranien du nom de Hasan Azari Bejandi, a été condamné pour blanchiment d’argent et financement d’activité terroriste. Mais il a pu s’échapper du Kosovo et n’y est jamais retourné depuis.

Suite à la fermeture de plusieurs structures, c’est une femme, Ikballë Huduti Berisha, une Albanaise de confession chiite, qui a repris les rênes de plusieurs organisations en 2016. Elle a ainsi pris la tête de Naim Frasheri, une association organisant de nombreuses conférences sur la religion et la culture et dont elle a développé les activités. Cette femme s’était déjà rendue en Iran en 2012. Elle y avait notamment rencontré l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad.

Le 7 janvier dernier, cette dirigeante a été arrêtée pour « incitation à la haine« . Elle est toujours détenue à ce jour. Ce qui lui est reproché? Avoir publié sur sa page Facebook un message dénonçant la mort du général Suleimani, tué le 3 janvier à Bagdad par une frappe américaine. Le texte, supprimé par la suite, appelait à une « vengeance sans frontière« .

Abdullah Rexhep, professeur de persan au département d’études orientales de l’université de Pristina, pense qu’Ikballë Huduti n’est pas une personne très influente: “Son discours a été pris pour un appel à la haine et à la violence. Le gouvernement a dû penser qu’elle préparait une attaque terroriste. Mais je crois qu’elle prend juste de l’argent de l’Iran,” explique le professeur. 

Ikballë Huduti avec Mahmoud Ahmadinejad en Iran en 2012.

Les relations de la famille Huduti avec l’Iran sont connues depuis plusieurs années au Kosovo. En 2014 déjà, alors qu’elle faisait ses études en Iran, la fille d’Ikballë Huduti, Zehrah Huduti, avait répondu à une interview de la chaîne iranienne Nasr TV, lors d’une conférence sur l’unification de l’islam. “ Avec cette conférence, nous pouvons combattre les Etats-Unis et Israël” , expliquait-elle alors.

A l’époque, ces mots avaient provoqué un tollé au Kosovo. “ Partout dans le pays, tout le monde ne parlait que de ça. On ne savait pas qu’on avait des supporters de l’Iran au Kosovo. Et de plus, elle a parlé en notre nom. Maintenant on comprend mieux cette réponse depuis l’arrestation de sa mère”, explique Bledian Geci, étudiant en droit à l’université de Pristina. 

Les actions des organisations

D’après la note des services de renseignement que nous avons pu consulter, et qui détaille l’activité de plusieurs associations liées à l’Iran, l’organisation d’Ikballë Huduti appelée Naim Frasheri est financée par l’ONG chiite Al Mahdi, basée à Birmingham. Cette association a accordé un certain nombre de bourses d’études à des étudiants kosovars pour aller étudier à Téhéran. D’autres ont été aidés pour se rendre en Iran pour des pèlerinages.

Abdullah Rexhep explique que les leaders de ces ONG tentent d’agrandir la communauté chiite dans les Balkans. “Au Kosovo, ils s’adressent surtout aux personnes de la communauté des bektachis, dont la foi est très proche de celle des chiites”, explique-t-il.

Pourtant, cette communauté ne se reconnaît pas comme chiite. Alors, les association ne font pas directement de prosélytisme. Elles se concentrent plutôt sur une action culturelle. L’Institut Naim Frasheri, par exemple, a multiplié les conférences sur la culture albanaise. Aujourd’hui, il a porte close mais n’est pas officiellement dissous.

D’après le journaliste Visar Duriqi, le choix du nom de cette association est, en lui-même, très symbolique. “Naim Frasheri est un grand poète albanais, c’est quasiment lui qui a créé la nation albanaise”. Ce nom est très important pour les Albanais. Cela permet à l’ONG de mener ses activités sans être forcément reliée au chiisme.  

      Nessrine Ali Ahmad