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Bernard Challandes, « le magicien » du football kosovar

À la tête de la sélection nationale de football depuis deux ans, Bernard Challandes a réussi à imposer sa vision du jeu et son état d’esprit auprès de joueurs au tempérament sanguin. Élu personnalité de l’année 2019 au Kosovo, il enchaîne les succès. 

Surnommé « Plak » (« vieux » en albanais, NDLR), Bernard Challandes est plus qu’un simple sélectionneur de football, c’est un véritable héros national au Kosovo. Le 26 mars prochain, son équipe va disputer les barrages pour l’Euro-2020 face à la Macédoine du Nord. Une première pour le dernier né des Balkans – reconnu par l’UEFA depuis mai 2016 seulement – qui n’aurait pas été possible sans Bernard Challandes. Arrivé à la tête de la sélection nationale il y a deux ans à peine, le Suisse manie son effectif d’une main de maître. Le sexagénaire, qui se décrit comme humble, philosophe mais surtout passionné, a réussi à imposer sa rigueur européenne à des joueurs parfois impulsifs et à hisser son équipe à un niveau inédit. 

Recruté par Fadil Vokrri – ancien international yougoslave et ancien président de la fédération de football kosovare décédé en juin 2018 – pour son sérieux et sa poigne, Bernard Challandes s’est très vite imposé en héros national. D’apparence un peu froid, fermé, l’homme de 68 ans est en réalité très terre-à-terre, simple et accessible. « Bernard, c’est vraiment le stéréotype du Suisse qui vit dans son chalet avec toute sa famille », s’amuse Gramoz Vokrri, le fils de Fadil. 

Très proche du sélectionneur, Gramoz Vokrri n’avait pourtant pas immédiatement pensé à lui à l’heure du recrutement. « J’aurais opté pour le Corse Frédéric Antonetti (actuel manager du FC Metz) car on avait tout à construire ici et nous avons un peu la même mentalité que les Maghrébins: il faut nous tenir, nous canaliser. La première fois que mon père me l’a présenté je lui ai dit, en riant: « Tu l’as trouvé où ce vieillard? ». Mais ce qu’a fait Bernard est exceptionnel et nous ne serions pas là sans lui. Un autre aurait déjà abandonné! », confie-t-il. 

« L’entraîneur le plus sous payé au monde »

Il faut dire que les conditions d’entraînement au Kosovo ne sont pas les mêmes qu’en Suisse, où Bernard Challandes a œuvré pendant de longues années, notamment auprès des équipes de jeunes (il a emmené la sélection des moins de 21 ans deux fois en finale de l’Euro, NDLR). Très récente, la fédération kosovare dispose d’un budget restreint qui implique des concessions de la part de l’ensemble des membres du staff et de l’entraîneur, pourtant satisfait de ce dont il bénéficie pour exercer son métier. « On ne fait pas de dépenses inutiles, on privilégie le bus pour les courts trajets. Mais nous arrivons tout de même à avoir des vols direct lors de grands déplacements officiels. Je ne suis pas Mourinho ou Guardiola, je n’ai pas cinq adjoints mais ça me suffit », raconte Bernard Challandes.

Le Stade Fadil Vokrri où s’entraîne et joue la sélection kosovare, sous la neige, le 6 février. (Crédit photo : Lise Boulesteix)

De son côté, Gramoz Vokrri ne comprend toujours pas comment le Suisse a pu accepter une telle mission et faire autant de sacrifices. « C’est l’entraîneur le plus sous payé au monde! Il faut savoir qu’à l’heure actuelle il pourrait avoir un salaire à huit chiffres en Chine. ». Un élément secondaire pour le technicien qui avoue avoir surtout besoin de se sentir bien dans son équipe et entouré du public. 

Résident suisse, Bernard Challandes se cale sur le calendrier de la FIFA pour répartir au mieux son temps entre son pays natal et le Kosovo. Malgré la distance, il reste très proche de l’ensemble de son effectif et ce, en particulier grâce au dialogue qu’il entretient avec Gramoz mais aussi grâce aux multiples outils technologiques dont il dispose pour visionner et analyser les performances de ses joueurs, dont la plupart évolue dans des clubs européens à l’image de Zeneli, ailier gauche du stade de Reims. « Vivre en Suisse n’est pas un problème, au contraire, je suis au centre de l’Europe donc je peux facilement me déplacer. C’est un choix personnel qui me simplifie la vie mais ce n’est en rien un obstacle qui m’empêche d’être performant », confesse le sélectionneur.

En passe d’être fait citoyen d’honneur 

Avec l’âge, Bernard Challandes pense ne plus rien avoir à prouver. Animé par l’envie de constamment réussir de nouveaux challenges, il a été séduit par le « chantier » que lui proposait Fadil Vokrri. Une expérience inédite à ajouter à son palmarès, mais loin d’être une mince affaire. « Le plus dur a été de faire comprendre aux joueurs qu’il fallait jouer collectif, car ils sont tous en quête de reconnaissance », précise-t-il. 

Décrit comme un diplomate sachant allier le chaud et le froid, autoritaire, rigoureux, il bénéficie du respect de tout son effectif et de tous les Kosovars. Élu personnalité de l’année, il a su s’imprégner de la culture locale et déclenche une immense ferveur partout où il passe. « Nous avons l’impression qu’il est né ici, c’est une sorte de héros », explique Alba Merovci, journaliste sportive à la RTK. Aujourd’hui très honoré de ce statut, Challandes était loin d’imaginer l’engouement qu’il allait déclencher. « Ma mission va au-delà du foot mais je relativise car je sais que nous sommes encensés quand nous obtenons des résultats, mais tout peut retomber du jour au lendemain », affirme Bernard Challandes.

Porté par ses émotions, le sélectionneur ne fait pas de plan de carrière. Sous contrat jusqu’à l’Euro, son avenir à la tête de la sélection kosovare n’est pas garanti. « J’aimerais que cela dure éternellement mais je ne voudrais pas qu’il fasse la saison de trop. Je pense que s’il qualifie le pays pour l’Euro, il disputera la compétition et s’en ira ensuite. Et si nous ne sommes pas qualifiés, je pense qu’il partira également. Mais s’il va à l’Euro il aura sa statue à Pristina, comme Clinton, c’est certain. Il pourrait même être fait citoyen d’honneur. C’est un magicien! »

Lise Boulesteix

(Crédit photo de couverture : Мельников Александр – Wikipédia)