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Au Kosovo, le chemin de croix des transgenres

Seulement deux personnes, à Pristina, ont rendu public leur transition de genre. Les médias du pays ont suivi l’histoire de Lend Mustafa et Blert Morina. L’un est sur le point de se faire opérer, l’autre vient de faire rectifier ses papiers d’identité. Aujourd’hui, ils espèrent faire bouger les lignes dans le pays.

La semaine prochaine, Lend Mustafah, 23 ans, partira pour la Bulgarie. Là-bas, il subira une première opération de réassignation sexuelle (CRS). Le jeune homme dit être né dans « le mauvais corps », celui d’une femme. Bientôt, il sera « libéré » de ses attributs féminins. Lend est le premier homme transgenre a avoir annoncé publiquement sa transition au Kosovo. Il l’a indiqué il y a deux ans dans le documentaire “Mallkimi i LGBTI” (“La malédiction des LGBTI”). Depuis, il milite sans relâche pour les droits des personnes transgenres.

Aujourd’hui, Lend est coordinateur de projet d’une association qui vient en aide aux personnes LGBTI. A côté de la porte en fer qui mène au Centre pour l’Egalité de la Liberté, un simple sigle « CEL » est inscrit sur l’interphone. L’adresse du lieu est tenu secret. « Nous avons régulièrement des problèmes », explique Tringa Krasniqi, psychologue au CEL. Chaque année, l’association change de local, après avoir reçu des plaintes de la part de voisins.

Au CEL, Lend rencontre des personnes transgenres qui « préfèrent se dire homosexuelles, parce que c’est moins pire. »  Mais les menaces ne découragent pas Lend de raconter son histoire.

Lend Mustafa, première personne publiquement transgenre au Kosovo (Crédit photo : Gili Hoxhaj)

Il a ensuite été suivi par Blert Morina, 30 ans, premièr à avoir annoncé son changement d’état civil. D’après Lend, « il n’y a que quatre personnes trans dans la capitale, on se connaît tous ». Si Blert et Lend ont décidé de faire connaître leur transition, c’est parce qu’ils espèrent faire bouger les choses. Les transgenres sont une minorité au sein même de la minorité LGBTI du Kosovo.

Des discriminations qui subsistent

Lend Mustafa s’est engagé dès ses 16 ans auprès de différentes organisations défendant les droits LGBTI. Après avoir commencé des études de psychologie à l’université, il a dû mettre de côté ses ambitions académiques « car la situation devenait trop compliquée ». D’après lui, « vivre en tant que personne trans au Kosovo est difficile. » 

En 2018, Lend est le principal orateur de la Marche des fiertés à Pristina. Le militant kosovar reçoit alors des centaines de menaces d’extrémistes religieux, dont des menaces de mort. Pourtant, Habit Hajredini, directeur du Conseil pour les droits de l’homme au Kosovo affirme que le pays « a une constitution des plus avancées de la région en ce qui concerne les droits LGBT». Au Kosovo, la loi interdit les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle et le sexe. Mais pour ce qui est des droits des personnes transgenres, la loi ne prévoit rien.

Se faire opérer au Kosovo: mission quasi-impossible

En janvier 2018, Blert entame une hormonosubstitution, première phase de transformation physique. Cela consiste à empêcher l’action stimulante des hormones féminines sur son corps, et de les remplacer par des hormones masculines. Deux mois plus tard, Lend commence son traitement. Ce sont les deux seules personnes dans le pays à s’engager dans un tel processus. Lend a hâte de se faire opérer la semaine prochaine,  « j’espère que cela va pouvoir faciliter mon changement (d’état) civil ». Récemment, « j’ai découvert que des hôpitaux kosovars pourraient aussi pratiquer ce genre d’opération. » 

Blert Morina a enfin pu rectifier ses papiers d’identité en janvier 2020 (Crédit photo : Blert Morina)

D’après un rapport publié en novembre 2016, le Kosovo manque d’infrastructures afin d’accueillir les personnes transgenres qui souhaiteraient faire une opération de réassignation génitale. Mais les médecins kosovars ne seraient pas en mesure de proposer un soutien aux personnes transgenres, puisqu’ils n’ont pas été formé à le faire.

A choisir, Lend préfèrerait se faire opérer dans son propre pays, et ainsi, peut-être ouvrir la voie à d’autres personnes trans. Lend redoute tout de même de changer de nom et de genre sur ses papiers, « sachant que rien n’est vraiment prévu pour ça », explique le militant.  

La difficulté de rectifier ses papiers d’identité

D’après Lend, la justice kosovare se contente de proposer « à toute personne qui le souhaite de “corriger” de fausses informations sur ses papiers ». Mais s’il ne fait pas ce changement, il devra aussi faire face à des difficultés. Aujourd’hui, il est régulièrement embêté, par exemple lorsqu’il voyage.

De son côté, Blert s’est battu plus de deux ans devant les tribunaux pour pouvoir changer de nom sur ses documents officiels. Une personne restée anonyme avait, avant lui, réussi à rectifier ses papiers. Blert est le premier à médiatiser son combat. 

Pour le jeune homme, « obtenir [son] changement de nom et de sexe sur [ses] papiers a été encore plus éprouvant que [sa] transition ». En plus de sa bataille juridique, il a dû faire face aux nombreuses menaces en ligne. Malgré le nombre important d’agressions contre des personnes de la communauté LGBTI ces dernières années, seulement 20 plaintes ont été déposées auprès de la police kosovare. 

Lend ne sait pas si le changement d’état civil de Blert pourrait vraiment faciliter la vie des personnes transgenres au Kosovo. Une chose est sûre, d’après le militant kosovar, « il reste encore beaucoup à faire ». 

Jeanne Seignol

Crédit photo: Lend Mustafah

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