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Au Kosovo, la plaie des disparus toujours ouverte

Vingt ans après la fin de la guerre au Kosovo, le sort de 1.384 disparus n’est toujours pas connu. Une cicatrice encore vive pour les familles. Se battre pour la vérité et la justice est devenu un élément clé vers la réconciliation entre Albanais et Serbes.

Une mère albanaise et une mère serbe autour de la même table. Les deux ayant perdu leur enfant pendant la guerre. La scène semble inimaginable au Kosovo, vingt ans après la fin du conflit. C’est pourtant ce que propose l’association « Missing Persons Resource Center ». L’ONG organise des réunions où se mélangent les nationalités, afin d’apaiser les tensions liées à la guerre qui a opposé les Albanais du Kosovo et les forces serbes.

“Cela n’a pas été facile au début », admet Sara Salihu, coordinatrice de programme pour l’ONG. « Ces mères accusent l’une et l’autre le camps d’en face, mais au final, elle sont assises à la même table”, se réjouit-elle. Vingt ans après la guerre, les plaies sont encore vives. Au Kosovo, nombreuses sont les familles qui n’ont jamais retrouvé des proches à la suite du conflit.

Selon la mission du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) au Kosovo, on dénombre 6.064 disparus. Parmi eux, 2.828 ont été retrouvés morts, la plupart dans des fosses communes. Au 5 février 2020, le sort de 1.384 personnes reste toujours inconnu, 262 étant déjà signalées comme mortes mais sans que les corps n’aient été retrouvés. Une souffrance pour les familles des victimes qui se battent pour que justice soit faite.

Nombre de dossiers clôturés de personnes disparues au Kosovo par an. Crédit : Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

L’association se donne donc pour mission d’apaiser les tensions inter-communautaires ravivées par la guerre. Cette ONG a été fondée en 2017 par deux représentants de familles albanaise et serbe de personnes disparues. Elle est financée par les ambassades des Etats-Unis et du Royaume-Uni.

L’organisation n’est pas dans l’investigation ou l’identification des disparus, elle cherche surtout à aider les familles des victimes auprès des institutions étatiques et internationales. “Nous sommes leur avocat”, explique Natacha Bozoilovic, coordinatrice de programme au sein de l’ONG.

La structure fournit notamment des traitements psychosociaux à ses membres, adaptés selon les âges. Mais elle propose aussi des cours de langue ou des activités sportives. “Après un tel traumatisme, notre objectif est d’arriver à les réintégrer à la société via différentes activités”, relate Natacha. “Nous faisons tout notre possible pour effacer les stigmates de la guerre, en particulier les rivalités inter-communautaires”, ajoute Sara Salihu, également coordinatrice de programme pour l’ONG.

L’ONG organise également des voyages. Le premier, un séjour en Albanie pour des familles de victimes albanaises et serbes, restera à jamais gravé dans la mémoire des coordinatrices. “Cela avait très mal commencé. Pour y aller, les Albanais étaient d’un côté du bus et les Serbes de l’autre”, raconte Sara Salihu. “Mais le voyage s’est fait, ils ont vécu un temps ensemble, et à la fin, certains ont pleuré pour se dire au revoir”, conclut-elle.

Des instances internationales qui ravivent les tensions

Si le Missing Persons Resource Center est une première, c’est bien pour une raison. Les différentes organisations sont régulièrement accusées par les deux camps de prendre parti ou de ne pas faire le nécessaire pour que justice soit faite. Il existe 26 associations locales (22 albanaises et 4 serbes), une commission nationale et plusieurs comités internationaux qui travaillent aujourd’hui sur la question des disparus au Kosovo.

Lutfige Adami Vokshi fait partie des 700 membres des familles de victimes passés par le Missing Persons Resource Center. Elle vient dans ses locaux à Pristina pour les réunions et les ateliers. Cette chimiste de 63 ans n’a plus eu de signe de vie de son frère depuis 1999. Vingt ans après, la plaie est encore bien ouverte. Elle raconte en albanais l’histoire d’un homme qu’elle admirait tant. “Il était le second docteur albanais de l’histoire de Mitrovica”, explique-t-elle.

En 1992, il est viré de l’hôpital pour avoir refusé une consigne des Serbes de Mitrovica, ville située au nord du Kosovo et qui cristallise les tensions entre les communautés du pays. Plus tard, il aide les paramilitaires albanais de l’Armée de libération du Kosovo réfugiés dans les montagnes. “Quand un de mes frères qui se trouvait en Allemagne m’a appelé pour m’annoncer sa disparition, je n’y ai pas cru pendant très longtemps”, relate-t-elle.

Lutfige Adami Vokshi tenant le portrait de son frère disparu en 1999. Crédit photo : Sébastien Rouet.

Son histoire résonne étrangement avec celle de Silvana Marinkovic, mais côté serbe. Silvana est originaire de Gračanica, une enclave serbe située non loin de Pristina. “Ici les habitants préfèrent ne pas aller à Pristina”, précise Natacha Bozoilovic, qui fait office de traductrice. Silvana est la présidente de l’association des familles de disparus de la ville. Elle travaille aujourd’hui avec 40 familles.

Elle a pour la dernière fois entendu parler de son mari en 2004. Il était alors mineur, prisonnier des forces de l’Armée de libération du Kosovo. “Je sais qui l’a kidnappé, ce sont les terroristes albanais, je l’ai rapporté directement à différentes organisations internationales. Mais personne n’a rien fait”, se lamente Silvana. Elle en veut aujourd’hui particulièrement à la KFOR, la force armée mise en place par l’Otan aux côtés des Albanais durant la guerre du Kosovo. “La KFOR a eu besoin de 15 jours de préparation pour intervenir dans l’école où mon mari était retenu prisonnier en 1999”, s’insurge-t-elle.

Silvana Marinkovic au monastère orthodoxe de Gračanica, devant l’icône dédiée aux disparus. Crédit photo : Sébastien Rouet.

Aujourd’hui, la KFOR est au centre de toutes les attentions des familles des disparus. Elle aurait en sa possession des éléments qui permettraient de tracer les exactions et donc de localiser d’autres fosses communes. Mais Silvana n’y croit plus. Elle a aussi tenté de passer par le CICR, pour avoir des réponses officielles. Sans succès jusqu’à présent.

Sébastien Rouet

Crédit photo: Sébastien Rouet