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Au Kosovo, la lutte pour le développement du eSport

Au Kosovo, une petite scène eSport (electronic sports) est en train de naître. Mais tout reste à faire, dans un jeune pays encore peu concerné par la discipline, et toujours confronté à ses tensions inter-communautaires.

C’est derrière une mosquée, dans une ruelle d’un quartier situé au nord de Pristina que se trouvent les locaux de XPortal Esports. Fondée en mars 2017, cette start-up est la seule au Kosovo à disposer d’un lieu où l’on trouve un bar, des retransmissions de parties de jeu vidéo et un espace de jeu pour gamer (joueur).

A la tête de ce projet, Besnik Thagi, 27 ans, plus connu sous le pseudonyme de “Beci”. Cet ancien joueur pro sur le jeu Dota 2 a un objectif en tête : développer le eSport au Kosovo. Et le jeune entrepreneur part de loin…

Les locaux de XPortal Esports. Crédit photo : Sébastien Rouet.

La première marque d’intérêt pour le jeu vidéo au Kosovo remonte aux début des années 2000, au moment de la sortie de Counter Strike 1.5, jeu de tir à la première personne. “Mais cela n’était pas organisé sous forme de compétition. C’était purement du loisir”, explique Besnik. Le grand nombre de cyber-cafés dans le pays, qui servent à communiquer avec la diaspora kosovare, permet au jeu de connaître un franc succès.

La pratique de tournois amateurs se développe, durant plusieurs années, tandis que les cyber-cafés se muent en salle de gaming. Mais la scène eSport kosovare va progressivement s’affaiblir. C’est justement là que le jeune joueur a une révélation. En 2012, il participe avec l’ex-équipe de eSport kosovare Scuta Gaming à l’Electronic Sports World Cup à Paris sur le jeu Dota 2.

Locaux de XPortal Esports. Crédit photo : Sébastien Rouet.

C’est en rentrant de ce séjour parisien que germe l’idée du projet XPortal. L’ambition de l’équipe est de développer le eSport dans un jeune pays, alors davantage tourné vers le jeu vidéo “loisir”. Il est donc question de créer une entreprise organisatrice de tournois. XPortal en a aujourd’hui organisé plus de 30, créé une équipe de eSport semi-professionnelle sur le jeu « League of Legend », et a contribué à l’émergence de jeunes joueurs kosovars très talentueux. L’un d’eux, “juanflatroo”, évolue sur le jeu Counter Strike pour le compte d’une équipe de eSport européenne, “Team Secret”.

Le eSport kosovar face aux réalités politiques du pays

L’arrivée de XPortal au Kosovo a fait bondir le nombre de salles de jeu dans le pays. C’est particulièrement vrai à Pristina. “Avant XPortal, un gaming center ouvrait par an dans la capitale. Maintenant, c’est dix par an”, explique Besnik.

Cette dynamique a contribué à la création de l’équipe XPortal sur le jeu “League of Legend”. Ersin Dërvari est un joueur de 19 ans. Il a rejoint le groupe en 2018. Toujours concentré sur sa partie, il confie: “On se sent bien ici, les conditions sont parfaites, avec du très bon matériel” . C’est sous le pseudonyme de “Desserte” que le jeune homme a représenté, en novembre 2019, en solo, le Kosovo lors du Red Bull Player One au Brésil, sur le même jeu « League of Legend ».

Pour lui, le développement du eSport au Kosovo passe par des projets comme celui de XPortal. Mais il faut plus: “Il faut faire comprendre à la population que ce n’est pas seulement du jeu vidéo, c’est aussi une question de nouvelle technologie”, détaille-t-il. le manque d’intérêt du reste de la population n’aide pas à l’arrivée de sponsors dans les équipes.

Ersin « Desserte » Dërvari en train de s’entraîner sur le jeu « League of Legend » dans les locaux de XPortal Esports. Crédit photo : Sébastien Rouet.

Les conflits intercommunautaires de la région sont aussi un frein. Lors d’un tournoi Counter Strike en novembre 2019, à Zagreb (Croatie), l’équipe XPortal fait face à ex-Bluejays, une équipe serbe. “On gagnait, et ils ont commencé à crier, puis à nous insulter en albanais et en serbe”, raconte Besnik. Aucune sanction n’a été décidée par les organisateurs du tournoi. Depuis, la politique de XPortal est donc de n’envoyer aucun joueur en Serbie. “C’est une question d’intégrité physique, notamment à cause des fans dans la salle dont on ne peut prévoir la réaction”, poursuit l’entrepreneur.

Le eSport kosovar se heurte aussi à la censure exercée par les acteurs serbes du milieu du jeu vidéo. HLTV, un des plus importants sites dédié au jeu Counter Strike, est en partie la propriété d’un Serbe. Il est impossible de trouver un drapeau kosovar, où même le Kosovo en tant que pays sur la plateforme. Ainsi, lors de la participation à la ESport Balkan League (EBL), compétition de « League of Legend » pour les pays des Balkans, dont l’organisation est en partie gérée par HLTV, le choix de la nationalité est binaire : Albanais ou Serbe, mais pas Kosovar.

L’obtention d’un visa est également un problème pour les Kosovars. Les déplacements pour les joueurs sont limités. Ils évoluent principalement dans des tournois se déroulant dans les Balkans. Trois jours avant le début de la compétition, je ne savais même pas si je pourrai aller au Brésil pour ma compétition ”, raconte le joueur Ersin. “Je pense qu’il faut se rendre compte du fait que le eSport est aussi une vitrine. Le Kosovo peut en bénéficier”.

Sébastien Rouet

Photo Sébastien Rouet