/Un centre pour apprendre à monter sa start-up made in Kosovo

Un centre pour apprendre à monter sa start-up made in Kosovo

En plein cœur de Pristina, l’ICK accueille des start-ups dans son incubateur et propose en parallèle des formations en management et entrepreneuriat. Dans le pays le plus jeune d’Europe, le secteur des services continue de croître, et le Kosovo se rêve en future start-up nation.

Au premier étage de l’ICK, près de l’université de Pristina, quatre jeunes Albanais sont affairés à programmer leur récente invention sur leurs ordinateurs, dans le petit bureau mis à disposition par l’incubateur. Il y a huit mois, Erik Zhubi, Engjëll Buzhala, Arlind Sycaj et Besart Mustafa ont créé leur start-up, Maia, et mis au point Jason, une machine intelligente qui trie automatiquement les déchets.

« C’est une poubelle connectée conçue grâce à un algorithme de machine-learning », détaille Erik Zhubi, 23 ans. « À l’intérieur, une caméra permet de séparer le plastique, le métal, et les déchets courants. L’énergie produite permet aux usagers d’obtenir une connexion wi-fi de quinze minutes ». Avec l’aide logistique et financière de l’ICK, les quatre associés ont pu mettre au point un prototype, exposé à l’entrée du site.

L’équipe de la start-up Maia a mis au point une machine intelligente pour palier le manque de tri sélectif à Pristina. Crédit photo : Auguste Canier.

« Nous voulons changer la perception du Kosovo pour les entrepreneurs »

Des start-ups jeunes et dynamiques comme Maia, l’ICK en a vu passer des centaines. Ouvert en 2012, l’Innovation Centre Kosovo se félicite d’avoir accueilli et développé près de 400 start-ups depuis sa création. Un chiffre qui peut surprendre, alors que le Kosovo demeure l’un des pays les plus isolés en Europe. « Malgré les difficultés structurelles liées à la situation politique, nous disposons de nombreux atouts pour permettre à des jeunes entrepreneurs de monter des projets », explique Uranik Begu, directeur exécutif de l’ICK.

« Le secteur des services est numéro un ici au Kosovo. De plus, nous bénéficions d’une des meilleures couvertures 4G de toute l’Europe, ce qui a permis de beaucoup développer le secteur des TIC (technologies de l’information et de la communication, ndlr) », poursuit ce quadragénaire, revenu au pays au début des années 2000 après des études de commerce aux États-Unis.

Uranik Begu, directeur executif de l’ICK depuis sa création, en 2012. Crédit photo : Innovation Center Kosovo.

Créé dans une période de reconstruction de l’économie nationale, l’ICK avait un but précis. « Nous voulions changer la perception du Kosovo pour les entrepreneurs locaux et étrangers, se souvient Uranik Begu. Nous cherchions surtout à montrer aux jeunes Kosovars que notre pays pouvait être l’endroit idéal pour créer son entreprise ». La mission pouvait sembler ambitieuse et prématurée à l’époque, surtout sans aide pécuniaire de l’État, dont le ministère de l’Innovation n’a vu le jour qu’en 2019.

Pour se financer, l’ICK a donc noué des liens avec des ambassades étrangères, qui ont joué le rôle de mécènes. Ainsi, les ambassades de Suède, d’Allemagne et de Norvège ont fait partie des premiers contributeurs du centre, avant que celui-ci n’obtienne le soutien de l’Alliance européenne pour l’innovation (EAI) et d’autres programmes d’aide au développement de l’Union européenne.

Plus qu’un incubateur, un centre de formation polyvalent

Aujourd’hui, l’ICK travaille avec une centaine de collaborateurs et se base sur trois piliers fondamentaux pour développer son activité: l’incubateur, le centre de formation et l’événementiel. L’incubateur permet aux start-upers de profiter des installations du centre (bureaux, espaces de co-working, salles de codage et de réunion…) pour un loyer mensuel de 25 euros seulement.

Les collaborateurs de l’ICK mais aussi les entrepreneurs extérieurs peuvent bénéficier de cours et d’ateliers ponctuels pour apprendre à coder, programmer, créer un site internet, présenter son projet de start-up devant un jury ou s’initier au design. Selon les chiffres communiqués par l’ICK, plus de 7.000 personnes ont bénéficié des formations proposées par le centre.

Une vingtaine d’employés travaillent au quotidien sur l’aspect formation à l’ICK. Lorsqu’ils quittent le centre, les jeunes entrepreneurs ayant suivi les ateliers se tournent vers le secteur privé, ou montent leur entreprise sur la base de ce qu’ils ont appris. « Mais tous trouvent un bon job, mieux payé que la moyenne« , promet Uranik Begu.

Enfin, l’ICK investit dans l’événementiel, pour faire parler de lui et de ses talents. Les événements s’adressent d’abord aux jeunes issus du centre, mais sont ouverts aux entrepreneurs indépendants. Hackathons, sessions de team-building, partenariats et challenges avec les plus grandes firmes internationales (Google, Nasa)… l’ICK se propose de faciliter les rencontres entre les entrepreneurs et les investisseurs potentiels.

Ainsi, les membres de l’équipe Maia ont eu l’opportunité de se rendre à Istanbul pour présenter leur start-up à des investisseurs, l’année passée. « Nous n’avons pas réussi à trouver de financements, mais cette expérience nous a beaucoup appris, explique Arlind Sycaj. En ce moment, nous négocions avec la municipalité de Pristina pour installer notre machine sur la place principale de la ville ». L’équipe Maia, encore en développement, espère acquérir suffisamment de visibilité pour pouvoir, à terme, se verser un salaire.

Exporter le savoir-faire kosovar

Au deuxième étage du bâtiment, dans l’espace de travail partagé, Val Sopi, 39 ans, a intégré l’incubateur dès 2014, et gère aujourd’hui sa start-up Claritask, une société de management destinée aux entreprises. « Je travaille surtout avec des entreprises américaines, c’est ma cible principale », explique-t-il.

Né à Prizren, il a passé neuf ans aux États-Unis pour ses études pendant la guerre, et a appris à programmer alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Aujourd’hui, à côté de son travail de manager, il donne des conseils et des solutions aux jeunes entrepreneurs de l’ICK. Il apprécie la volonté du centre et de ses collaborateurs, qui cherchent à voir plus grand, malgré le frein lié au problème de la libéralisation des visas. « Nous avons tous les ingrédients pour réussir, mais j’espère qu’une fois que la situation sera éclaircie nous pourrons mettre au point des projets encore plus poussés », analyse Val Sopi.

L’entrepreneur aimerait voir pour le Kosovo un destin à l’estonienne. Le pays balte est un exemple en matière de développement dans les nouvelles technologies. « L’Estonie a réussi à créer des sociétés connues mondialement, comme Skype, souligne-t-il. Ce qui est sûr, c’est qu’à terme nos entrepreneurs ne pourront pas se limiter au marché kosovar, qui est trop limité« .

Aujourd’hui entrepreneur indépendant, Val Sopi a quitté l’incubateur et travaille dans les espaces partagés de l’ICK. Crédit photo : Auguste Canier.

En attendant que le statut politique du Kosovo permette aux entrepreneurs de voir plus grand, l’ICK s’évertue à faire rester les jeunes talents au pays, et même à attirer des start-upers étrangers. Une start-up française et une autre hollandaise sont d’ailleurs actuellement installées dans l’incubateur. À moyen terme, Uranik Begu aimerait ouvrir une annexe de l’ICK dans une autre ville du Kosovo, pour continuer à développer l’esprit d’initiative au niveau national. Avant de se lancer, peut-être, à la conquête des marchés internationaux.

Auguste Canier