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Les Serbes de Gračanica divisés sur leur avenir

A moins de dix kilomètres de Pristina, la ville de Gračanica (Graçanicë) est à 90% peuplée de Serbes. Certains ont toujours un pied dans le passé, effrayés à l’idée de se rendre dans la capitale du Kosovo, alors que d’autres parviennent à se détacher des stigmates de la guerre.

« Qu’est ce que ça change qu’il soit Serbe et moi Albanais ? Ça reste mon meilleur ami », confie Mentor Gashi. Sous son bonnet vert sapin, les sourcils de Slavicha, son collègue et ami, s’arquent dans un sourire. Comme chaque après-midi, les deux hommes que tout oppose physiquement – l’un est aussi robuste que l’autre est frêle – se retrouvent pour promener les chiens du refuge de Mentor.

Leur terrain de jeu: une vaste plaine avec en fond les montagnes sinueuses du Kosovo. A leur droite, Pristina, à gauche Gračanica. D’un côté, la capitale à majorité albanaise, et, de l’autre, une enclave serbe.

Mentor Goshi (à droite) et Slavicha (à gauche) soignent une trentaine de chiens errants dans leur refuge à quelques centaines de mètres de Gračanica.

90% de population serbe

Chaque jour, Mentor Gashi parcourt les quelques kilomètres séparant ces deux villes, comme on passerait d’un pays à un autre. Une fois franchi le panneau d’entrée indiquant Gračanica, la langue serbe prend le pas sur l’albanais. Seuls les bâtiments officiels et les hôtels s’affichent dans les deux langues. « Ici tout le monde ou presque parle serbe. Ils représentent 90% des habitants », précise Slavicha.

Les Serbes considèrent ce petit pays comme le lieu de la genèse de leur identité et de leur religion, du fait de la présence de monastères chrétiens orthodoxes. Au coeur de la commune, une haute façade de briques encercle celui de Gračanica, un des plus célèbres du pays. Plusieurs années de rénovation ont été nécessaires pour rattraper le délitement des fresques, ainsi que les dégâts causés par la guerre.

Aucune frontière ne sépare les deux villes mais une fois dans Gračanica, les panneaux passent de l’albanais au serbe. Seules les indications officielles ou les hôtels s’inscrivent dans les deux langues.

Le Kosovo a longtemps fait partie de la Serbie, avec le statut de « province autonome ». Dans les années 90, lorsque la Yougoslavie se disloque, la Serbie réduit les prérogatives de la province alors qu’en parallèle les leaders albanais en réclament l’indépendance. Deux sociétés se font face pendant plusieurs années, avant que n’éclate un conflit direct en 1998. En deux ans, 13.000 personnes perdent la vie: 11.000 Albanais et 2.000 Serbes. Il faut attendre juin 1999 et l’intervention des forces de l’Otan pour voir le départ des troupes serbes. Les Albanais deviennent les maîtres du Kosovo, passé sous protectorat international.

Le monastère de Gračanica, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, accueille une vingtaine de nonnes orthodoxes.

« Comment voulez-vous oublier ça? »

Jusqu’en 2008, quand le pays déclare officiellement son indépendance, des affrontements éclatent à de multiples reprises. Tous ont encore en mémoire les émeutes anti-serbes de 2004. Pendant plusieurs jours, les maisons et monastères de Serbes sont pillés et brûlés, et 19 personnes sont tuées.

Atlan Gidzic, un habitant de la commune originaire de Roumanie se souvient. « Mon fils de six ans a attrapé un couteau dans la cuisine. Quand je lui ai demandé ce qu’il faisait, il m’a répondu: “les Albanais ne sont pas loin papa. Je veux me tuer parce que je ne supporterai pas de te voir mourir sous mes yeux“. Comment voulez-vous oublier ça ? ».

La famille d’Atlan Gidzic est originaire de Roumanie. Il vivait déjà à Gracanica avant le début de la guerre.

Finalement, les émeutes cessent avant d’atteindre le précieux monastère et les maisons de la commune. Mais la peur subsiste encore. « Quand la guerre a pris fin, la peur est restée. Elle était moindre certes. Mais j’étais toujours effrayé à l’idée de parler roumain ou serbe à des Albanais« , poursuit Atlan Gidzic. Cette situation, des habitants de Gračanica la vivent encore:  « Je connais des gens qui ne savent même pas à quoi ressemble Pristina depuis la guerre. Ils n’y sont pas retournés car ils pensent encore que des Albanais peuvent s’en prendre à eux ».

Des cours de langues improvisés

En plus d’alimenter la peur, la barrière de la langue crée un fossé entre les communautés, en particulier chez les jeunes. Dans les deux écoles de la commune, les enfants apprennent l’anglais, parfois le russe mais jamais l’albanais. Un choix dicté par la Serbie qui souhaite maintenir son influence au Kosovo. « C’est ridicule, quand j’entends des Serbes et des Albanais, ils se parlent en anglais. On n’utilise même plus nos propres langues », enchaîne Mentor. Mais certains habitants s’organisent pour améliorer la communication. Atlan Gidzic reçoit ainsi souvent des Albanais chez lui pour leur apprendre quelques rudiments de serbe et vice-versa.

Derrière le comptoir de la petite supérette où elle officie, Cristina, une jeune fille de 22 ans aux cheveux de jais, ne comprend pas la méfiance que certains ressentent encore. « Je sors souvent à Pristina et je n’ai jamais eu de problème. J’y rejoins souvent des amis, on va au cinéma, boire un café. Je n’ai jamais eu de soucis ».

Face à son échoppe, les taxis se suivent tel un manège autour du rond point où flotte un drapeau serbe. Presque tous prennent la direction de Pristina. A la station de taxi, un pied sur son véhicule immatriculé en Serbie, Isaac échange avec son voisin dont la plaque est kosovare. « Le pays a évolué. Je travaille depuis 10 ans comme taxi et je n’ai jamais eu d’incident ».

Isaac a un pied à Pristina et l’autre à Gračanica, passant une nuit dans chaque ville.

Une situation géographique favorable

Il faut dire que la proximité de la capitale permet le rapprochement avec les Albanais. Pristina ne cesse de s’agrandir et rejoindrait presque la commune. Globalement, pour Atlan Gidzic, « les enclaves serbes n’existent presque plus. Il ne reste que quelques villages au nord du pays. Seule Mitrovica connaît une situation particulière », constate Atlan Gidzic. Située au nord du Kosovo, à quelques kilomètres de la Serbie, Mitrovica abrite une population serbe qui vit avec un sentiment d’être assiégé, se refusant à tout contact avec les Albanais.

Une réalité bien différente de celle de Gračanica. Le monastère, le bijou de la commune, lui permet également de réunir parfois des Albanais et des Serbes. Entouré des fresques du XIVe siècle, le guide Boban Todorovic, originaire de Gračanica se souvient: « Dans mon enfance déjà il y avait toujours des touristes. Des Américains, des Français, mais aussi des Albanais qui venaient de tout le pays pour admirer l’édifice. C’est encore le cas aujourd’hui ».

Clara Gilles

Photos Clara Gilles