/Le monastère de Deçan, dernier site médiéval sous protection militaire

Le monastère de Deçan, dernier site médiéval sous protection militaire

A Deçan (Dečani selon la graphie serbe), le monastère fait partie des sites jugés « en péril » par l’Unesco. À la fin de la guerre du Kosovo, des forces armées internationales y ont été envoyées pour protéger les lieux et maintenir la paix. Reportage.

Au pied des montagnes enneigées de Prokletije, à l’ouest du Kosovo, des camions militaires kakis longent le mur du monastère de Deçan (Dečani, en serbe). Venus des États-Unis ou d’Europe, les gardes de la KFOR (Force pour le Kosovo) ont été dépêchés par l’Otan dès 1999, à la fin de la guerre, pour « éviter tout désagrément, protéger l’intégrité du lieu et en prendre soin », explique le jeune soldat autrichien qui surveille l’entrée. Leurs imposantes silhouettes contrastent avec la spiritualité du lieu qui prend un air de base militaire.  

L’un des véhicules de la KFOR à l’entrée du monastère (Crédit photo: Iris Tréhin)

Depuis 2006, ce site du XIVe siècle est considéré comme « en péril » par l’Unesco, « du fait de difficultés dans sa gestion et sa préservation, liées à l’instabilité politique dans la région », précise l’institution. Elle estime aussi que les biens ne sont pas suffisamment bien entretenus. Mais pour Aleksawdar Petrović, guide du site de Deçan, c’est avant tout « une décision politique » élude-t-il. 

Les raisons de cette protection armée sont aussi liées au passé du pays. Le 17 mars 2004, des heurts éclatent. En trois jours, quatorze personnes sont tuées et une trentaine d’églises détruites ou brûlées. Le monastère de Deçan est attaqué à coups de lance-roquettes et grenades, et des inscriptions sont laissées sur les murs. 

On ne trouve aujourd’hui plus aucune trace de ces dégradations: la façade a été restaurée en 2011 et tout a été nettoyé. Mais les militaires sont restés. Parmi les quatre sites kosovars classés « en péril » par l’Unesco, il est le seul bâtiment encore protégé par une force de maintien de la paix. Les autres sont gardés par la police kosovare, comme le monastère de Peja. Si des militaires de l’Otan montent la garde, c’est parce que l’édifice médiéval est « le mieux préservé et celui qui présente le plus de fresques », détaille Aleksawdar Petrović. 

L’église orthodoxe de Deçan (Crédit photo: Iris Tréhin) 

Le millier de fresques sont d’époque et le lapis-lazuli n’a pas perdu sa splendeur. À certains endroits, la peinture a laissé place à du béton blanc, vestige des pillages ottomans. Tout comme certaines icônes dont les yeux et la bouches ont été grattés, pour « effacer l’âme du saint ». 

L’édifice roman est considéré par l’Unesco comme « une exceptionnelle synthèse de la tradition byzantine ». Fondée au XIVe siècle, pour le roi serbe Stefan Uroš III Dečanski, l’église abrite son tombeau et ses reliques. Le corps du monarque a été étonnamment bien conservé : la peau de sa main est simplement noircie. Pour Aleksawdar Petrović, « c’est un miracle ». Chaque jeudi, les fidèles viennent l’embrasser lors de la cérémonie, afin de s’assurer protection et bonne santé.

« Aujourd’hui, il n’y a plus de danger », lance le jeune soldat autrichien qui contrôle les allées et venues des rares visiteurs. Pourtant, un conflit concernant 24 hectares de terres n’est pas encore réglé. À l’arrivée au pouvoir de l’URSS, ces terrains ont été divisés et donnés à des familles pour qu’elles s’y installent. En 2007, le gouvernement a annoncé que l’organisation religieuse pouvait les récupérer. Une décision qui a fait polémique, provoquant des tensions avec la population locale et des manifestations. 

Selon Muhamedin Kullashi, ambassadeur du Kosovo à Paris entre 2008 et 2016, l’enjeu de la présence militaire au monastère de Deçan n’est pas seulement la protection des lieux : « Les églises ne sont pas des cibles. Elles sont utilisées par la Serbie pour revendiquer sa présence sur le territoire et nier le droit de la majorité de la population d’avoir des structures politiques » analyse-t-il. 

Iris Tréhin