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Les familles kosovares préfèrent les mâles

L’avortement sélectif sur des critères de genre existe encore dans la société kosovare, profondément patriarcale. Pour avoir un garçon, certaines femmes vont jusqu’à mettre leur vie en danger.

« Quel dommage, je voulais que ce soit un garçon ! » s’est écriée la grand-mère d’Afërdita, lorsque les médecins ont annoncé que le bébé était une petite fille. « Lors de la première échographie, ils avaient dit que j’étais un garçon. Ils s’étaient trompés. Ou peut-être que j’ai changé pour les embêter », plaisante l’étudiante en journalisme de l’Université de Pristina.

Afërdita a désormais 20 ans et elle raconte cette anecdote, attablée dans un café du centre de la capitale. Si elle était née dans une autre famille, elle n’aurait peut-être pas eu la chance de venir au monde. Au Kosovo, l’avortement sélectif sur des critères de genre existe encore.

Dans ce pays, il est impossible de connaître le nombre d’avortements annuels. Bien que légal, il reste difficile d’accès dans les hôpitaux publics. Beaucoup d’interventions sont réalisées dans des cliniques privées non certifiées ou sans consultation médicale, par automédication ou avec des méthodes traditionnelles.

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Pourtant, le déséquilibre des naissances indique de façon évidente la pratique de l’avortement sélectif. En 2017, le sex-ratio était de 111,2 naissances masculines pour 100 naissances féminines, un chiffre en légère augmentation par rapport aux années précédentes. Selon un rapport du Fonds des Nations unies pour la population, publié en 2016, l’écart augmente pour les familles avec plus de trois enfants, et encore plus après trois naissances féminines. Le sex-ratio au Kosovo est bien plus élevé que la moyenne mondiale de 102 naissances masculines pour 100 naissances féminines.

« Ne t’en fais, le prochain sera un garçon »

Selon le rapport, le pays présente les pré-conditions nécessaires à une sélection genrée : l’avortement légal et la forte préférence des Kosovars pour les enfants de sexe masculin. Dans la tradition albanaise, le fils récupérait l’héritage et travaillait pour subvenir aux besoins de la famille. La fille, quant à elle, partait vivre dans la belle-famille après son mariage.

Leonida Molliqaj est spécialiste des inégalités homme-femme et militante féministe. D’après elle, les mentalités changent peu à peu. Mais le sexisme reste très fort au Kosovo. « Dans les hôpitaux, on peut voir les gens crier de joie si le nouveau-né est un garçon. Quand c’est une fille, on entend « Ne t’en fais pas, le prochain sera un garçon » », sourit la jeune femme, un peu amère. Son amie Donikq Capriqi en témoigne également : « Dans ma famille, on m’appelle si j’ai un petit cousin qui va naître, pas si c’est une fille. »

Cette tradition patriarcale pose un problème de santé public. Le sexe de l’enfant est généralement révélé à la quatorzième semaine de gestation, quatre semaines après la limite légale de l’avortement au Kosovo. Après dix semaines, les femmes qui souhaitent avorter peuvent faire une demande à l’hôpital public. La commission composée de médecins et de psychologues ne l’accorde que pour des raisons sociales ou médicales.

Jehona Binishi Hysa, gynécologue à Pristina, voit plusieurs cas par an de familles qui souhaitent avorter à cause du sexe de l’enfant. Le dernier en date est celui d’une jeune femme d’une vingtaine d’années, enceinte de plus de dix semaines. « Elle a essayé de me faire croire qu’elle voulait avorter pour des raisons médicales. Mais tout allait bien. Ensuite, j’ai découvert qu’elle avait déjà trois filles et qu’elle voulait un garçon. J’ai refusé l’intervention. »

Une pratique onéreuse ou dangereuse

Certaines cliniques privées acceptent de réaliser des avortements sélectifs à des prix très élevés. D’autres femmes qui se voient refuser l’intervention la réalisent seules, sans assistance médicale. Cela représente un grand risque, surtout lorsque la grossesse est à un stade avancé. « Lorsqu’il y a des complications, les femmes viennent aux urgences après avoir fait l’intervention elles-mêmes », explique Blerim Syla, gynécologue au CHU de Pristina.

Si cette pratique existe encore, Jehona Binishi Hysa et Blerim Syla voient les cas diminuer d’année en année, surtout en ville. Aujourd’hui, Afërdita est la première femme de sa famille à partager l’héritage avec ses frères.

Antonella Francini

Crédits photo : Philip Dean