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Insajderi, le Mediapart kosovar

Le média en ligne soufflait le 1er février ses quatre premières bougies. En seulement quelques années, ses fondateurs Vehbi Kajtazi et Parim Olluri sont parvenus à faire d’Insajderi un média de référence reconnu pour la qualité de son journalisme d’investigation.

C’est dans un café, en plein centre de Pristina, que Parim Olluri et Visar Duriqi se retrouvent pour un café matinal. Les deux journalistes ont grandi ensemble à Lipjan, une petite ville à une quinzaine de kilomètres au sud de la capitale. Le premier a co-fondé le média d’investigation Insajderi, le 1er février 2016. L’autre a rejoint l’aventure quelques mois plus tard. Les deux amis, tous deux âgés de 33 ans, travaillent aujourd’hui pour un média devenu une référence pour la qualité et la rigueur de ses enquêtes.

Parim Olluri et Vehbi Kajtazi ont fondé Insajderi en 2016. Crédit photo : Facebook, Parim Olluri.

Insajderi – comprenez insider en anglais, ou bien en français: l’initié -, répond au besoin, dans ce jeune pays, d’un média dédié aux enquêtes en long format. « Il faut bien que quelqu’un le fasse« , observe Parim Olluri, qui a fondé le média avec Vehbi Kajtazi. « Il y a d’autres médias qui font du journalisme d’investigation. Mais ils ne se concentrent pas là-dessus comme nous« , explique-t-il. Insajderi conserve néanmoins des services plus classiques : ils couvrent l’actualité quotidienne, sportive, internationale et « parfois les célébrités« .

« Pas besoin de grands bureaux pour faire du journalisme« 

A quelques pas du café, dans la rue Tringë Smajli, seul un logo vert apposé sur une façade jaunâtre indique la rédaction. C’est sur deux étages d’une maison qu’Insajderi a posé ses valises, il y a tout juste quatre ans. « Pas besoin de grands bureaux pour faire du journalisme« , sourit Visar Duriqi. Ils sont une quarantaine à occuper les lieux quotidiennement. 

Dans une vaste pièce du premier étage, une télévision et un grand bureau accueillent les journalistes couvrant l’actualité. Ils publient, chaque jour, une centaine d’articles. Dans les autres pièces se trouvent un studio insonorisé, deux cuisines, la comptabilité et la rédaction des journalistes enquêteurs.

Prendre son temps et éviter les fake news

Les journalistes d’investigation, eux, sont actuellement une dizaine. « Chacun mène ses propres enquêtes, assure Visar Duriqi. On en publie une ou deux par semaine. Cela peut sembler peu mais on n’est pas du tout dans une course à l’information. » Certaines enquêtes peuvent nécessiter plus de temps que d’autres. « En novembre dernier, on a mené une enquête sur des dealers de drogue turcs qui récupéraient des passeports de Kosovars morts, se souvient Visar Duriqi. Des agents de la municipalité étaient impliqués dans ce trafic. Il nous a fallu des mois avant de sortir cette enquête. »

Et si le média prend son temps, c’est « pour éviter les fake news« , ajoute le journaliste. « On ne cite jamais les informations données par d’autres médias. On vérifie nous-même et on appelle directement les personnes concernées.« 

Pour trouver des idées d’enquêtes, les journalistes se servent des nombreux messages postés chaque jour sur la page Facebook d’Insajderi. « Les gens nous confient leurs histoires parce qu’ils savent que nous protégerons toujours nos sources. »

Visar Duriqi, journaliste d’investigation pour Insajderi. Crédit photo : Elsa Assalit.

Des enquêtes emblématiques qui ont fait la renommée d’Insajderi

C’est l’affaire Pronto, en 2016, qui a fait la réputation du média. Les journalistes se voient alors confier des centaines d’heures d’écoutes téléphoniques entre hauts dirigeants du Parti démocratique du Kosovo, qu’ils retranscrivent et publient en série durant l’été. Plus récemment, c’est l’affaire des faux vétérans qui a accru leur audience. Des milliers de personnes auraient prétendu être des vétérans de la guerre du Kosovo afin d’avoir droit à une subvention accordée par l’Etat. En 2018, suite à la publication de l’article d’Insajderi, le Procureur général, après enquête, a estimé à 19.000 le nombre de faux vétérans.

Ces enquêtes au long cours attirent aujourd’hui 200.000 visiteurs uniques par mois sur le site d’Insajderi. « On augmente notre audience d’environ 10.000 visiteurs chaque mois« , se réjouit Visar Duriqi. Pour pouvoir rester indépendant politiquement, le média n’a demandé aucune subvention de l’Etat et se finance exclusivement par la publicité. « On a des partenariats avec plus d’une centaine d’entreprises, qui nous versent 2.000 à 3.000 euros par mois, détaille Parim Olluri. Comme ça, si une entreprise n’est pas contente de ce qu’on écrit, elle n’a qu’à partir car on n’est pas dépendant d’elle.« 

Les recettes d’Insajderi avoisinent désormais le million d’euros par an. Les quelques bénéfices sont immédiatement réinvestis. Le site vient ainsi de donner le jour à InSporti, un site dédié au sport, ou encore à lnDoks, un service vidéo consacré aux affaires de crime organisé et de corruption. L’an prochain, le média prévoit de lancer une chaîne de télévision en continu, 24 heures sur 24. Une pièce de la maison a déjà été libérée pour accueillir le futur plateau.

La petite pièce servira au futur plateau de débats télévisés de la chaîne en continu, qui devrait être lancée dès l’année prochaine. Crédit photo : Elsa Assalit.

Un média jeune et engagé

Les 44 membres de la rédaction, âgés de 20 à 54 ans, semblent mieux lotis qu’ailleurs. « Ici, les journalistes ne travaillent pas plus de cinq jours par semaine« , affirme Visar Duriqi. La rémunération, elle, s’élève à environ 650 euros mensuels, « mais ça peut monter à 1.000 euros pour les plus anciens, c’est beaucoup plus qu’ailleurs« . Même les stagiaires bénéficient d’une gratification de 300 euros, dès le premier jour du stage et quelle qu’en soit la durée.

Et les enquêteurs d’Insajderi sont aussi des enquêteuses. « Souvent au Kosovo, les journalistes sont des hommes, regrette Visar Duriqi. C’est un pays encore très sexiste. Et puis, il y aurait l’idée que l’investigation, c’est pour les hommes et que les filles doivent être présentatrices TV. » Engagé sans le revendiquer, le média essaie ainsi d’atteindre la parité. Sur cinq managers, deux sont des femmes. « On emploie aussi des gays, des lesbiennes, des roms… On ne fait aucune discrimination. »

Elsa Assalit