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Des cours d’éducation civique comme armes contre l’extrémisme

Au nord du Kosovo, à Mitrovica, où la violence et le chômage règnent, l’ONG Community building Mitrovica prévient la montée de l’extrémisme en prenant des adolescents sous son aile. A travers des cours d’éducation civique et des activités extra-scolaires, elle prend le relais d’un système scolaire défaillant.

Un mardi matin de février, alors que Nerimane Ferizi se balade dans les rues ensoleillées de Mitrovica, des adolescents la reconnaissent et courent se jeter dans ses bras. Nerimane Ferizi travaille pour l’ONG Community building Mitrovica (CBM), où elle coordonne le projet « Building strong and resilient communities in Mitrovica ». Pendant quatre mois, des jeunes de 15 à 18 ans sont choisis pour suivre des cours d’éducation civique en dehors du lycée, autour de thèmes comme la tolérance, la diversité, leur future carrière ou encore l’environnement. Pour obtenir leur certificat, les adolescents doivent réaliser ensemble cinq grandes activités pour la communauté. 

Créé en partenariat avec Open data Kosovo et l’ONG Mundësia, qui s’occupe d’organiser les mêmes activités du côté serbe de la ville, le projet vise à prévenir l’extrémisme chez les jeunes, souvent délaissés par le système éducatif. Des enseignants travaillent main dans la main avec l’ONG pour repérer les élèves isolés, agressifs ou en difficultés scolaires, cibles faciles des idéologies haineuses, et leur proposer d’y prendre part. 

Mitrovica, terreau fertile des extrémismes 

Au lycée, les élèves sont parfois 40 par classe. Et les enseignants, obligés de suivre à la lettre le programme de l’Etat, n’ont pas le temps de s’occuper d’eux au cas par cas. « On voit des ados qui sont violents à l’école, qui sont isolés du groupe, qui n’ont pas de bonnes notes. Mais ce n’est pas leur faute, c’est la faute du système éducatif« , estime Nerimane Ferizi. 

A Mitrovica, le taux de chômage chez les 15-24 ans s’élève à 61 %. Cette situation économique difficile laisse peu de place à l’espoir pour les adolescents en échec scolaire qui, de mauvaises rencontres en mauvaises décisions, tombent souvent dans la violence. Et les tensions entre la communauté serbe du nord de la ville et les Kosovars albanais au sud n’arrangent rien.  

« La division ethnique à Mitrovica est un fardeau qui affecte particulièrement les jeunes, explique Nemanja Nestorovic, le co-directeur de CBM. Ils vivent dans la même ville parfois sans jamais se rencontrer et n’entendent que du négatif sur les adolescents de l’autre côté du pont. Certains les appellent la ‘génération perdue’, car ils sont nés après la guerre et se détestent sans même savoir pourquoi. » 

Certains leaders religieux profitent du conflit ethnique pour proférer des messages de haine. Chaque année, on soupçonne des jeunes de Mitrovica de fuir le Kosovo pour aller faire le djihad en Syrie. « Nous n’avons pas les moyens d’arrêter l’extrémisme, notre but est de le prévenir. Les jeunes que nous ciblons ne sont pas extrémistes, mais ils pourraient potentiellement le devenir« , précise Nerimane Ferizi. 

Un espace pour s’exprimer 

Alors pendant les cours d’éducation civique de l’ONG, on leur apprend à se forger un esprit critique, en dehors des discours tenus par leur famille ou par la société, majoritairement conservatrice. « C’est une autre approche du monde, on leur explique que ce n’est pas toujours tout noir ou blanc, et qu’il y a des nuances au milieu« , développe Arjeta Fejza, professeure de philosophie au lycée Gymnasium, qui donne des cours d’éducation civique pour CBM.

Gentiana Morina fait partie des lycéens de Mitrovica qui participendtd au projet. A ses côtés, Nerimane Ferizi, la coordinatrice, et Arjeta Fejza, professeure d’éducation civique. Crédit photo : Albane Guichard

Quand ils parlent du projet de l’ONG, Gentiania Morina, 18 ans, et Grésa Tërbunja et Irfan Peci, tous deux 17 ans, sont intarissables. Si Gentiana a particulièrement apprécié le cours sur l’importance de la lecture, la meilleure activité selon les trois camarades était indéniablement celle autour du recyclage.   

A les voir rire ensemble et s’exprimer avec une telle aisance, difficile d’imaginer ces mêmes adolescents renfermés sur eux-mêmes au fond d’une salle de classe, ou tenir un discours violent. « Je suis agréablement surprise des résultats, se réjouit leur professeur Arjeta Fejza. Ils sont très différents à l’école et à l’ONG. Dès qu’on leur donne la liberté d’exprimer ce qu’ils pensent et ressentent, ils se révèlent avoir d’excellentes idées. »

Et des idées, ces jeunes en ont plein la tête. Du haut de ses 18 ans, Gentiana Morina est convaincue que sa génération pourra sauver la planète. « Je ne pensais pas que j’avais le pouvoir de changer les choses avant CBM, mais ils m’ont aidée à avoir confiance en moi. Je sais que j’aurai toujours un endroit où aller et être écoutée. Je me sens comme à la maison là bas« , confie l’élève de terminale, un grand sourire aux lèvres.

Des vacances pour apaiser les tensions

Plusieurs fois par an, l’ONG organise des colonies de vacances où les adolescents albanais rencontrent les jeunes Serbes de l’ONG partenaire Mundësia. Ensemble, ils partagent des activités pendant cinq jours, hors de Mitrovica. « Ça leur donne l’opportunité de voir leurs similarités plutôt que leurs différences. Ils se rendent compte qu’ils ont les mêmes centres d’intérêt et les mêmes peurs face au manque d’opportunités professionnelles« , explique Nemanja Nestorovic. 

Les participants au projet de l’ONG ont peint cette fresque dans le hall de leur lycée, qui représente l’arbre du savoir. Crédit photo : Albane Guichard

La grande majorité de ces jeunes ne sont jamais sortis de la ville, faute de temps et de moyens financiers. Ces colonies de vacances, entièrement financées par CBM, offrent une parenthèse hors du quotidien pour ces adolescents qui reviennent avec de nouveaux amis des deux côtés du pont. « C’était l’une des meilleures expériences de ma vie! » s’exclame Gentiana Morina. « J’ai rencontré des jeunes dont je n’avais aucune idée qu’ils vivaient dans ma ville, et maintenant on est amis, on se retrouve tous les jours pour prendre un café. » 

L’année dernière, dans le hall du lycée Gymnasium, les jeunes de CBM ont peint une grande fresque murale où figurent un arbre et une inscription en albanais : « Mesuesit mbjellin farën e diturisë e cila rritet përgjithmonë« , littéralement « Les enseignants plantent la graine du savoir qui grandit pour toujours. » Quelques mètres plus loin dans la cour, des bourgeons commencent à apparaître sur les arbres plantés par les adolescents. A Mitrovica, la génération perdue semble enfin s’être trouvée. 

Albane Guichard