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Cette féministe qui bouscule le théâtre kosovar

Avec son centre Artpolis et le festival féministe FemArt, l’artiste Zana Hoxha s’est implantée dans le paysage culturel du Kosovo. Elle combine art et activisme pour dénoncer les injustices dans son pays, notamment en se produisant dans l’espace public.

Dans ce petit immeuble non loin du centre de Pristina, il faut avoir l’œil pour trouver les locaux d’Artpolis. Cette organisation remplit à la fois la mission de centre d’art et de maison de quartier. Un simple sticker sur une porte du troisième étage indique qu’on est arrivé à bon port. Ici, la militante Zana Hoxha et huit autres femmes cassent les codes élitistes du théâtre kosovar. Elles réalisent des performances artistiques et, chaque été, organisent le seul festival féministe du pays.

Rendre le théâtre accessible à tous

L’Artpolis est une ONG qui « utilise l’art pour donner une voix aux personnes marginalisées ». Si Zana a fondé ce lieu, c’est pour mettre en avant des artistes femmes, des personnes LGBT, des Serbes, des Albanais, des Egyptiens, ou encore des Ashkalis, une communauté rom musulmane minoritaire au Kosovo.

Ayant grandi dans les années 1990, pendant la dislocation de la Yougoslavie et la guerre du Kosovo, elle dit « avoir été marquée par les conflits. J’ai toujours vu l’art comme un moyen de m’exprimer, et comme je chantais faux, j’ai choisi le théâtre », plaisante-t-elle.

Performance artistique lors du festival FemArt (Crédit Photo : FemArt)

Zana se souvient de ses débuts difficiles: « il y avait cette idée que le théâtre devait forcément être fait par des professionnels et avoir lieu dans un lieu de prestige. » Pour transmettre sa passion, elle n’hésite pas à sortir des salles à demi-éclairées. En juin 2019, la féministe décide de produire l’une de ses pièces devant la Bibliothèque nationale du Kosovo. Plus de mille personnes assistent à « Women’s Kanun », une performance gratuite et ouverte aux passants. « C’est ça que j’ai envie de voir, des personnes qui s’arrêtent dans leur routine pour se mettre dans les chaussures de quelqu’un d’autre », confie-t-elle.

Selon Zana, le théâtre reste aujourd’hui encore réservé à une certaine élite, alors qu’il devrait être le lieu où l’on ne fait pas qu’assister à une performance, mais où l’on en fait aussi partie. En février dernier, elle a par exemple mis en scène « Bits and Pieces », une performance basée sur de vraies histoires de femmes battues: « on a fait jouer ensemble des acteurs et une ancienne femme battue, c’était très important pour moi de les représenter mais aussi de leur donner leur propre voix », explique la militante. Et discuter d’enjeux féministes fait partie de ses principales préoccupations.

Des rôles forts pour les femmes

C’est surtout lors du festival annuel féministe FemArt que Zana a le sentiment « de faire avancer les choses ». En 2012, elle crée cet événement qui pendant une semaine, met en avant une thématique. A chaque édition, ce sont majoritairement des artistes venus des Balkans qui répondent présents, mais aussi d’autres venus du monde entier. « C’est l’occasion pour eux de pouvoir partager leurs idées » autour de pièces de théâtre, lectures à voix hautes, discussions, et projections. D’après Zana, « on parle de sujets considérés comme sensibles dans notre pays, comme le viol ou les violences conjugales ».

Performance artistique lors du festival FemArt (Crédit Photo : FemArt)

Lors du dernier FemArt, il y avait 30% d’hommes dans le public. Ces derniers sont de plus en plus nombreux à s’intéresser à ces questions. Zana s’émeut de les y accueillir: « j’ai eu une fois un homme qui nous connaissait déjà depuis quelques temps et qui était très fier d’avoir motivé ses amis masculins à le rejoindre. » Sur scène, ils viennent voir des pièces où les femmes ont des rôles forts. « Aujourd’hui, au théâtre, elles sont souvent les victimes, elles n’ont pas de rôles puissants, elles sont très sexualisées… » rappelle la militante. Pour elle, « c’est primordial de changer les mentalités ». Ainsi, les neuf personnes qui travaillent à Artpolis sont exclusivement des femmes, d’autant plus qu’au Kosovo, elles sont nombreuses à être sans emploi. Leur taux de chômage s’élève à presque 60%, l’un des plus élevés de la région des Balkans.

Un nouveau souffle depuis #MeToo

Si elle souhaite donner cette force aux femmes, c’est aussi car elle a été marquée au fer rouge par « ce que l’on attend des femmes dans notre pays ». En 2003, enceinte de son premier enfant, elle revient dans sa ville natale. C’est alors qu’une ancienne connaissance lui dit « c’est dommage Zana, tu avais un avenir tellement brillant devant toi! » On lui fait alors comprendre qu’elle va devoir rester à la maison pour s’occuper de ses enfants. Désormais divorcée, Zana continue de travailler et d’embrasser ses idées féministes, même si, elle l’avoue, « cela m’a fermé quelques portes ». Elle reste amère, à la suite du refus de l’ambassade suisse de financer l’un de ses projets de pièce de théâtre, considéré comme « radical car féministe ».

Performance artistique lors du festival FemArt (Crédit Photo : FemArt)

Depuis le mouvement #MeToo, les choses évoluent, mais Zana reste sur ses gardes: « en tant que femme, j’ai appris que nous avons toujours besoin de réaffirmer notre place dans la société. Nous avons un rôle primordial: celui de développer une société plus égalitaire pour les générations à venir. » Zana et son équipe ont déjà commencé à préparer le programme du prochain festival FemArt. Son thème: « Que se passerait-il si les femmes avaient le pouvoir ? ». D’après Zana, le Kosovo change à la vitesse grand V: « dans 10-15 ans, les femmes seront à la tête de ce pays ».

Jeanne Seignol