/Au pays des Goranis, entre tradition et réinvention

Au pays des Goranis, entre tradition et réinvention

Cette petite communauté musulmane des montagnes de la Gora vit depuis des siècles de l’élevage et de la culture des fruits. Une existence difficile, malgré le soutien financier de la Serbie, qui ne séduit plus les jeunes, attirés par les conditions de vie des grandes villes européennes.

Coincés entre trois montagnes, 700 petites maisons aux toits orange couverts de neige, deux mosquées et trois cafés. Situé tout au sud du Kosovo, le village de Brod est la dernière étape à franchir avant les frontières albanaises et macédoniennes. L’origine de ses habitants, les Goranis est incertaine : certaines chansons traditionnelles évoquent la Turquie, mais les historiens pensent plutôt qu’ils descendent des peuples chrétiens de la région, islamisés pendant l’ère ottomane. Ils ont leur propre langue, le nasinski, mais parlent couramment serbe. 

Ce petit peuple musulman, installé dans les montagnes de la Gora depuis des siècles, ne s’est jamais véritablement intégré à la région, majoritairement favorable aux Albanais. Pris entre deux feux pendant les guerres des années 1990, la communauté a souffert de son attachement à la culture slave et de ses affinités avec les Serbes.  “Aujourd’hui, il n’y pas de haine, affirme un fermier gorani. Mais les gens ont parfois encore des réactions négatives vis-à-vis de nous et cela nous isole.”

Manque de travail et influence serbe

Dans son atelier, Mustafa Maznicar repasse puis découpe un long tissu de soie noir, avec de larges ciseaux. Derrière lui, trois hommes sont penchés sur de vieilles machines à coudre, concentrés. “Nous confectionnons des costumes traditionnels gorani, que nous vendons aux villages de la région pour les mariages, mais aussi à des groupes folkloriques à Pristina. C’est une activité familiale.” Il se saisit d’une veste blanche ornée de fils dorés et de bijoux argentés. “Pour un costume de mariée, il faut compter un mois de travail. Les prix vont ensuite de 40 à 350 euros, en fonction des modèles.”

Tout doit être prêt pour la fête de la Saint-Georges, le 6 mai. Les Goranis, éparpillés dans toute l’Europe, reviennent alors dans les montagnes pour se marier. “Beaucoup partent parce qu’il n’y a pas de travail ici, surtout depuis la guerre. Brod est un village très pauvre. Les seules personnes qui peuvent s’en sortir sont les agriculteurs. Mais aujourd’hui, les garçons ne veulent plus rester pour exercer ce métier, car cela ne fait pas d’eux un bon parti. Les filles préfèrent avoir un époux qui travaille à l’étranger ou qui fait un travail plus valorisant.”

Pour obtenir un passeport, les habitants se tournent alors généralement vers la Serbie, qui leur apporte déjà une forte aide économique. “On essaie d’avoir de l’argent comme on peut. Ici, beaucoup ont une retraite serbe, par exemple. Il suffit de renoncer à la nationalité kosovare et on obtient de nouveaux documents, plus avantageux.”

Des initiatives pour faire revivre le village

Au café Passion, Iutush Alilowski sirote un “salep”, une boisson locale à base de farine de tubercules d’orchidées, à laquelle on ajoute du lait et de la cannelle. Cheveux grisonnants et touffus, barbe blanche bien taillée, l’homme de 53 ans a un visage doux, calme, qui porte les traces du temps. “J’ai travaillé plusieurs années à Belgrade. Après la guerre, je suis revenu pour lancer une épicerie, mais elle n’a pas trop marché. Je me suis alors lancé dans l’agriculture et la métallurgie.”

Iutush Alilowski, éleveur et métallurgiste, rend souvent des petits services aux villageois. Crédit photo : Audrey Dugast

Iutush Alilowski est persuadé qu’il suffit de peu pour faire revivre Brod. “Notre village est reculé, nous avons donc toujours eu du mal à nous développer. Mais ce n’est pas impossible. Les jeunes partent car il n’y a aucun travail pour eux ici, alors il faut en créer.”

L’homme possède aujourd’hui une trentaine de vaches, qu’il élève pour leur viande. Il donne aussi des coups de main dans tout le village, et tente de prendre des initiatives pour relancer l’économie locale. “Je suis en train de faire un petit parc dans la montagne, à six minutes d’ici. Il y a quelques tables, un petit pont qui chevauche la rivière et j’aimerais y construire quelques chambres, pour accueillir les gens de passage.” 

Hôtel de luxe et station de ski

Comme lui, quelques habitants s’ouvrent au tourisme en aménageant des chambres au-dessus de leur commerce ou dans les 150 maisons vides du village. Mais les visiteurs restent rares et aucun ne peut se permettre de vivre de cette seule activité. 

Pourtant, à seulement quelques kilomètres de là, Nasser Harifi a construit un hôtel de luxe et une station de ski. L’homme, issu de la communauté albanaise des montagnes, la soixantaine affable, est particulièrement fier de son complexe. “Au départ, je voulais seulement faire bâtir une maison pour mes vieux jours. Ensuite, avec mes frères, nous avons vu que les gens étaient intéressés par la région, et nous avons commencé à développer l’hôtel, en 2006. En 2012, nous avions fini de construire la station de ski.”  Nasser Harifi emploie aujourd’hui plusieurs habitants de Brod et achète régulièrement leurs produits. Pour lui, l’avenir de la région réside uniquement dans le tourisme. “Il faut rénover les vieilles maisons abandonnées et faire venir des magasins, des marques. C’est comme cela que le territoire peut revivre.”

Pour les plus jeunes cependant, pas sûr que ce soit assez. “Nous voulons étudier, confie Hanna, 16 ans. Moi, j’aimerais devenir psychologue ou sociologue. Pour l’instant, ici, il n’y a rien pour nous. Tout le monde part, alors je pense que je partirai aussi.”

Audrey Dugast