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Pénuries à l’hôpital public: la galère des patients kosovars

Analyses sanguines, médicaments ou encore matériel chirurgical… A l’hôpital public de Pristina, on manque de tout. Un vrai problème pour les patients et leurs familles, qui doivent souvent payer de leur poche. Enquête.

Dans des gobelets en plastique, ils boivent le café sur un banc au pied de l’hôpital universitaire de Pristina. Toute la famille Abazi est réunie: les deux fils et le père fument, la mère, pâle, assise au milieu d’eux. « Ma femme a de l’arthrite, raconte le quinquagénaire. Demain, nous partons tous en Albanie, pour faire le test ANA. » Cette analyse sanguine, qui permet de rechercher certains anticorps, n’est pas disponible au Kosovo.

Et comme les hôpitaux publics albanais ne la proposent pas non plus, la patiente doit se rendre dans une clinique privée. Coût de la prise de sang: 500 euros. C’est l’un des fils qui va régler la note. Ce dernier vit et travaille en Suisse et a rejoint sa famille pour quelques jours, afin de soutenir sa mère souffrante.

Des hémogrammes à répétition

Mais les Kosovars n’ont pas tous un proche pour payer les soins. A l’image d’Arbnora Morina, prise en charge à l’hôpital universitaire depuis une semaine. Appuyée sur sa béquille, en pyjama, elle fume une cigarette avec son mari devant l’entrée du service de transfusion sanguine. La trentenaire a perdu l’équilibre à cause d’un problème hormonal, qui la suit depuis maintenant sept mois. Pour connaître l’origine de ce trouble, elle pourrait se rendre à Skopje, en Macédoine. Là-bas, l’analyse qu’elle doit effectuer est disponible pour le prix de 1700 euros, argent qu’elle n’a pas. 

« Pas de souci, vous irez mieux », lui rabâchent les médecins depuis le mois d’août. Arbnora Morina ne compte plus les fois où elle a fait des hémogrammes. À chaque fois, les résultats ne sont pas très bons. Et les hématologues continuent de l’envoyer faire la même analyse sanguine, sans jamais trouver la solution. « Je suis allée dans des laboratoires privés, publics. Et dans cet hôpital [hôpital universitaire de Pristina], j’ai dû me rendre dans tous les services », raconte la jeune maman en riant. Mais au fond d’elle, Arbnora Morina est désespérée : « J’aimerais bien avoir un traitement dans un seul endroit avec les mêmes personnes. »

Une pénurie globale de médicaments

Autour des bâtiments gris de l’hôpital universitaire de Pristina, devant le service des urgences et dans les salles d’attente, ça grouille de monde. Des patients ? Non, leurs sœurs, mères, pères, cousins ou enfants. « En France, vous n’avez pas besoin de votre famille quand vous vous faites soigner dans un hôpital. Tout est pris en charge. Ici, la famille vous emmène dans tel endroit, vous amène ceci, cela, part chercher des médicaments pour vous », exlique le Dr Gjikoli, directeur du centre de radiologie de l’hôpital. 

Le mari d’Arbnora Morina peut en témoigner. Il y a quelques jours, l’hôpital l’a envoyé à la pharmacie acheter de la cortisone. « Je me suis rendu dans plusieurs pharmacies, retrace-t-il. Aucune n’en avait. Quand je suis retourné à l’hôpital, les médecins m’ont conseillé de faire le tour des chambres pour trouver un patient qui en aurait. Mais ça n’a pas marché

« Si vous avez un AVC, on ne peut rien faire »

À deux pas de l’hôpital public, la pharmacie semble pourtant bien fournie. Les étagères sont remplies de médicaments, dont de la cortisone, mais seulement en tablettes, les autres formes n’existant pas au Kosovo. « Les demandes diffèrent selon les périodes », indique la pharmacienne, Anita Ruhani. Celle-ci sort une liste longue comme le bras: « Voilà tout ce qui nous manque en ce moment. » Les clients venus aujourd’hui pour des vitamines B et C, mais aussi pour du Losartan, un médicament contre l’hypertension, ont dû repartir les mains vides.

Selon le Dr Gjikoli, la pénurie de médicaments est le plus gros problème de l’hôpital public au Kosovo. L’approvisionnement dépend souvent de l’Etat, qui doit passer par des dépôts privés, comme les pharmacies. Des grossistes livrés par des compagnies étrangères. Certains laboratoires ont d’ailleurs arrêté de fournir le Kosovo, tels Bayer ou encore Boehringer-Ingelheim. Depuis un an, ce dernier ne délivre plus l’Actyilysis, un médicament qui traite l’infarctus. « Donc si vous avez un AVC, on ne peut rien faire », conclut, amer, le Dr Gjikoli.

Gants et seringues, parfois à la charge des patients

Au-delà des médicaments, c’est aussi le matériel qui manque. Régulièrement, le Dr Gjikoli n’a plus de pansements stériles. « Je préfère écrire une liste au patient et lui faire payer dix à quinze euros, que de l’envoyer dans un hôpital privé où il déboursera 200 euros », révèle-t-il. Et celui-ci de poursuivre : « si les patients ne veulent pas payer, on improvise. On met quatre petits pansements au lieu d’un seul grand.» 

Il arrive que les patients soient contraints d’acheter du matériel chirurgical. Dans sa pharmacie, Anita Ruhani ne compte plus ceux qui, aujourd’hui, sont venus se procurer des gants, des seringues, des couvertures stériles pour les salles de chirurgie ou encore des tubes de transfusion. 

La pénurie de médicaments s’explique aussi par les soubresauts politiques locaux. Pendant quatre mois, le pays n’a pas eu de gouvernement. De quoi bloquer les crédits et les dépenses publiques. Malgré la désignation, ce lundi, d’un nouvel exécutif, la pharmacienne n’est pas optimiste: « Les ministères vont changer de personnel, ce qui pourrait modifier les relations entre l’Etat et les compagnies pharmaceutiques

Malgré toutes ces difficultés, des améliorations se font sentir. L’an dernier, l’hôpital public a par exemple pu investir deux millions d’euros dans son service de radiologie. De quoi permettre au Dr Gjikoli d’améliorer la qualité des soins, par exemple en recourant à la thrombectomie mécanique, utilisée dans le traitement des infarctus. 

Depuis un an, la liste officielle des médicaments nécessaires au secteur public a également été mise à jour et plusieurs dispositifs régularisés. Un réseau de pharmacies a été créé au sein de l’hôpital public, afin de rendre l’approvisionnement et le contrôle des médicaments plus fluides. « En 2001, quand j’ai commencé à travailler ici, c’était terrible, retrace le Dr Gjikoli. Aujourd’hui on est toujours 100 ans derrière la France, mais on a beaucoup investi et surtout, on s’entraide. »

Bertille van Elslande