/Légal au Kosovo, l’avortement reste marqué au fer rouge de l’interdit

Légal au Kosovo, l’avortement reste marqué au fer rouge de l’interdit

Stigmatisation sociale, conditions indécentes dans les hôpitaux, manque de moyens financiers… Accéder à l’avortement reste un parcours du combattant pour les femmes kosovares. Certaines vont jusqu’à mettre leur vie en danger en réalisant des avortements sans consultation médicale.

Lorsqu’elle avait 17 ans, Donika Çapriqi a accompagné une amie se faire avorter en Albanie. « Elle aussi était mineure. Elle n’a rien dit à ses parents. On a trouvé de l’argent, une amie plus âgée pour nous emmener en voiture et on a fait l’aller-retour dans la journée », raconte la jeune architecte kosovare de 30 ans, attablée dans un bar alternatif de la capitale. Pourtant, l’avortement est légal au Kosovo depuis 1952, à l’époque où le pays faisait partie de la Yougoslavie. Ce droit est même inscrit dans la constitution depuis 1974.

Aujourd’hui, la loi kosovare stipule que l’avortement est complètement légal jusqu’à dix semaines de grossesse. Au-delà, les femmes peuvent le demander pour des raisons sociales ou médicales. Une commission de médecins et de psychologues valide ou non l’intervention. Les jeunes filles mineures doivent avoir l’autorisation de leurs parents. Malgré cette législation libérale, l’accès à l’avortement reste très difficile pour les femmes kosovares.

L’avortement pointé du doigt

Les deux religions majoritaires du pays, l’islam et le christianisme, condamnent cette pratique. De plus, les femmes sont régulièrement confrontées au sexisme au Kosovo. Shqipje Gjocaj, activiste pour l’égalité hommes-femmes et spécialiste des questions de genre au Kosovo, le sait bien : « J’ai déjà entendu des gens dire ‘si elle a aimé ce qu’elle a fait, elle n’a qu’à assumer maintenant’ ». Dans une société encore très marquée par le système patriarcal, l’interruption volontaire de grossesse est profondément stigmatisée, jusque dans les hôpitaux.

En 2014, Leonida Molliqaj, étudiante en sociologie à l’université de Pristina et féministe convaincue, se lance dans la recherche sur l’avortement. Une entreprise colossale, dans un pays où les données sont presque inexistantes. Pendant son enquête, elle se rend régulièrement au Centre hospitalier universitaire de Pristina, où ont lieu la majorité des avortements. En 2017, 122 interventions y ont été réalisées. Bien que l’établissement soit public, la procédure coûte 42 euros. Un prix non négligeable dans un pays où le salaire moyen atteindrait 360 euros.

Un climat inhospitalier dans les hôpitaux publics

« J’ai appris que beaucoup médecins refusaient de faire un avortement si la patiente n’était pas accompagnée de son partenaire ou de son père », raconte Leonida Molliqag. Lors de ses recherches, la jeune femme avait découvert sur les murs du service de gynécologie de l’hôpital des posters avec des messages anti-avortement culpabilisants pour les femmes. Sur l’un d’entre eux, il était écrit : « L’avortement est la chose la plus dévastatrice du monde. Un crime commis par les mains d’une mère. » Suite au signalement de la sociologue, un gynécologue a demandé à ce que les affiches soient retirées.

Une affiche anti-avortement dans le service gynécologique du CHU de Pristina en 2016. Crédit : Leonida Molliqaj

En plus du climat hostile, l’hôpital public kosovar manque de moyens et est confronté à de nombreuses pénuries de matériel et de médicaments. Il n’est pas rare que les rendez-vous pour un avortement soient donnés plusieurs semaines après une consultation. « Si je devais me faire avorter, je ne le ferais certainement pas ici car les conditions sont très mauvaises. J’ai accouché de mon premier enfant à Skopje, en Macédoine, pas à Pristina. Je ne souhaitais même pas des conditions de luxe, juste une expérience décente », explique Shqipje Gjocaj.

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« Les conditions dans lesquelles l’avortement est pratiqué sont presque inhumaines. La pièce où se déroule la procédure est petite et très inhospitalière. Et la salle d’attente n’est pas du tout isolée », regrette Leonida Molliqag. Dans un rapport publié en 2016, les journalistes de Preportr –un collectif indépendant d’investigation– affirment avoir vu des infirmières appeler les patientes en demandant devant une salle d’attente pleine : « Qui est la suivante pour se faire enlever son bébé ? » Beaucoup de femmes craignent ainsi d’être vues par des connaissances qui pourraient prévenir leurs familles.

Des avortements illégaux très risqués

Pour plus de discrétion et de meilleures conditions, les femmes kosovares préfèrent souvent réaliser l’intervention dans des cliniques privées. Déjà en 2006, un rapport du Fonds des Nations-Unies pour la Population (UNFPA) expliquait qu’« une grande quantité d’avortements volontaires non enregistrés [étaient] réalisés dans les cliniques privées ». Avec le développement de ces établissements dans le pays, c’est un phénomène qui prend de l’ampleur. Dans ces cliniques, le prix d’un avortement s’élève de 300 à 500 euros.

En 2016, seules cinq cliniques sur 122 étaient autorisées à réaliser des avortements mais beaucoup les pratiquent illégalement. « Bon nombre de cliniques non certifiées n’ont ni le matériel adéquat ni les conditions minimales de sécurité. Ce qui présente un grand risque pour les femmes », explique Luljeta Demolli, directrice du Centre des études de genre du Kosovo. L’absence d’anesthésiste qualifié ou de matériel stérilisé peut mettre la santé et la vie des patientes en danger.

« Elles viennent pour voir un docteur, pas un psychologue« 

D’après Jehona Binishi Hysa, gynécologue à Pristina, beaucoup de ces cliniques privées ne demandent pas de carte d’identité aux femmes qui souhaitent rester anonymes. Une pratique dangereuse, selon la doctoresse. « S’il y a des complications après l’intervention, la patiente ne peut pas prouver que la clinique est responsable », explique la gynécologue.

Les patientes peuvent aussi être stigmatisées, notamment par certains gynécologues hommes. Voire ne pas pouvoir bénéficier d’une intervention, sans justification du corps médical. « Plusieurs de mes patientes ont arrêté de voir mes collègues masculins car ils leur avaient dit qu’elles regretteraient leur choix. Elles viennent pour voir un docteur, pas un psychologue », s’indigne Jehona Binishi Hysa.

Médecin à l’hôpital public, Blerim Syla propose à toutes ses patientes de prendre quatre jours de réflexion avant la procédure. « Je leur explique les risques de l’avortement mais si elles insistent pour le faire immédiatement, je le fais. Mon travail c’est d’expliquer, pas de décider, affirme le docteur. Mais je veux qu’elles soient sûres de leur choix ».

Avorter dans l’ombre au péril de sa vie

A cause de la stigmatisation sociale, de la peur que les familles le découvrent, et du manque de moyens, beaucoup de femmes avortent sans même consulter de médecin. Des méthodes artisanales consistent à sauter d’un escalier ou d’un arbre, à ingérer des herbes ou des mélanges d’aliments (comme le Coca-Cola et des levures) qui provoquent des contractions, ou à prendre des bains brûlants. Mais la méthode la plus répandue est l’automédication. La pilule abortive peut se trouver en pharmacie sans ordonnance. Pour le prouver, Leonida Molliqaj a publié en 2016 une vidéo où elle achetait très facilement ce médicament pour 80 centimes.

« Depuis deux ans, obtenir la pilule abortive sans ordonnance est de plus en plus difficile. Mais c’est possible que certaines pharmacies continuent à la fournir », explique Jehona Binishi Hysa. Cette automédication présente de grands risques pour les patientes et peut même entraîner la mort. « J’ai parfois des jeunes filles qui viennent me voir avec des saignements extrêmement importants. Elles ne veulent pas me dire ce qu’elles ont pris mais moi, je m’en rends compte. »

D’après la gynécologue, les conditions difficiles de l’avortement s’expliquent aussi par le tabou qui pèse sur la sexualité. « A la maison comme à l’école, on n’explique rien aux jeunes. Les enseignants sont trop rigides. Il faut parler de sexe, de maladies sexuellement transmissibles, de contraception… Sans ça, on ne fera pas baisser le nombre d’avortements clandestins. » Avec le silence qui plane sur l’interruption volontaire de grossesse, il est impossible de savoir combien sont réellement réalisés chaque année au Kosovo. Leur nombre pourrait être largement sous-estimé.

Francini Antonella

Crédits photo d’entête : Jeanne Seignol