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Collectif Haveit : l’art politique

Depuis 2011, le collectif Haveit organise des performances artistiques dans les rues de Pristina. Il s’engage pour tenter de changer la société et les mentalités.

C’est un collectif unique en son genre dans les Balkans. En pleine rue, le groupe monte des performances artistiques pour défendre des causes qui lui sont chères.

Haveit a été créé en 2011, par deux paires de soeurs : Alketa et Lola Sylaj, Vesa et Hana Qena. Le nom du collectif, dérivé de l’anglais « have it » (« obtenir »), résume le message véhiculé par le groupe : « Haveit, parce que nous intervenons sans prévenir personne, les gens ne savent pas quoi attendre de nos performances« , explique Lola Sylaj.

A l’origine de la création de Haveit, il y a le meurtre de Diana Kastrati. “Ca s’est passé en 2011. Diana était une étudiante de 27 ans. Elle a été tuée en plein jour dans la rue par son ex-mari alors qu’elle avait demandé une protection policière”, soupire Vesa Qena. “En tant que femmes, on avait peur qu’on puisse se faire tuer en pleine rue sans qu’il n’y ait de conséquences”, ajoute Hana.

Ulcérées par le drame et le sexisme de la société kosovare, les quatre jeunes femmes, qui se sont connues à la faculté d’art de Pristina, décident d’agir. Elles montent alors leur première performance en pleine rue. “Nous nous sommes habillées comme des mariées traditionnelles, avec des voiles blancs que nous avons aspergés de sang”, explique Hana Qena. “L’objectif était de montrer qu’ici, au Kosovo, les mariages peuvent se terminer par un meurtre”, renchérit Vesa. 

Pour leur première performance, les filles de Haveit ont dénoncé les violences conjugales. (Crédit photo : Haveit)

Pour les comparses, maintenant trentenaires, les performances artistiques en public sont un moyen pour capter l’attention. “La rue est la meilleure scène, c’est provocant. Cela attire l’oeil”, confie Vesa qui travaille comme comédienne. Pour imaginer leurs performances, les filles utilisent leur savoir-faire acquis durant leurs études artistiques, qu’elles ont toutes abandonnées à cause du “sexisme ambiant à l’université”. Leurs professeurs leur répétaient qu’elles n’avaient aucun avenir en tant qu’artistes au Kosovo car « une femme ne peut être réalisatrice« .

Au fil du temps, les causes qu’elles choisissent de défendre s’affinent : “nous voulons parler des problèmes du quotidien, ceux que rencontrent tous les Kosovars”, raconte Lola. En 2013, sur la place Mère Térésa, devant le théâtre national de Pristina, le collectif lave son linge dans la fontaine. “Depuis la guerre, les coupures d’eau et d’électricité sont courantes, ce n’est pas normal”, peste Hana. La performance est ironiquement intitulée “Il n’y a pas d’eau, mais il y a des fontaines”, puisque tous les quartiers de Pristina disposent d’une fontaine.

Le collectif lave son linge dans une fontaine publique pour dénoncer les coupures d’eau.

Au-delà des problèmes sociaux, Haveit se bat aussi pour les droits des minorités, notamment de la communauté LGBTI. “Les couples de même sexe n’ont pas les mêmes droits au Kosovo, pour des raisons de mentalité”, déplore Vesa. Le jour de la Saint-Valentin, en 2014, les quatre jeunes femmes s’embrassent alors en public.

Les réactions de haine ne se font pas attendre sur les réseaux sociaux : “c’est la première performance qui est devenue virale sur Internet. Nous avons eu des dizaines de messages de haine et de menaces de mort”, se souvient Hana. Au commissariat, leur demande de plainte est rejetée. “Les policiers nous ont dit “Ah ! On vous attendait ! Ce n’est pas bien pour des femmes de s’embrasser dans la rue”, soupire Vesa.

Pour la Saint-Valentin, les quatre activistes se sont embrassées dans la rue. (Crédit photo : Agim Balaj)


Ce déferlement d’insultes et de menaces leur fait prendre conscience que les mentalités sont difficiles à changer au Kosovo. “On vivait un peu dans notre bulle, dans la capitale, où tout est un peu plus ouvert. Avec les réseaux sociaux, on a pu voir ce que les gens pensaient vraiment Et c’est cette performance qui nous a montré à quel point la société va mal ici”, analyse Lola.

Quant aux effets du mouvement #MeToo au Kosovo, les quatre activistes restent sceptiques. “C’est un quelque chose de global, qui est positif. Mais ici, ça n’a rien changé. Les femmes continuent à se faire tuer…” soupire Hana. “Beaucoup de gens croient au changement et s’élèvent contre le sexisme. Mais tout est concentré à Pristina. Dans les petits villages du pays, la mentalité reste la même”, conclut Lola.

Fanny Rocher

(Crédit photo à la une : Atdhe Mulla)