/A Fushë Kosovë, le combat pour la scolarisation des enfants roms

A Fushë Kosovë, le combat pour la scolarisation des enfants roms

Au Kosovo, les enfants n’ont pas le droit de travailler, mais la misère qui touche les populations roms du pays compromet leur éducation. Les familles préfèrent souvent que les enfants restent travailler avec eux, dans des conditions particulièrement difficiles.

À seulement huit kilomètres de la capitale, la petite ville de Fushë Kosovë (Kosovo Polje, en serbe) abrite une des plus grandes communautés ashkalis du pays. Ces Roms musulmans, marginalisés depuis des années, ont trouvé refuge en périphérie de la ville, dans des maisons de fortune. La majorité d’entre eux vivent du ramassage de déchets plastiques et métalliques dans les rues, qu’ils vont ensuite vendre à des déchetteries. Le gain est maigre : entre 0,12 centimes et 0,17 centimes pour un kilo de détritus. Pas assez pour vivre, et encore moins pour envoyer les enfants à l’école.

Selon l’Unicef, en 2019, 27 % des filles et 12 % des garçons roms du Kosovo ne terminent ainsi pas leur cycle primaire d’éducation. Les plus chanceux ont récupéré un vélo auquel ils ont attaché une cagette, qui leur permet de se déplacer plus rapidement et sans trop d’efforts. Pour les autres, sacs débordant de bouteilles vides sur le dos, le travail se fait à pied. Ils longent toute la journée les grands tapis aux motifs orientaux pendus aux murs des maisons, sur des chemins en terre qui abîment leurs chaussures. 

Après une journée de travail, les enfants aiment bien s’amuser avec leurs vélos. Crédit photo : Audrey Dugast

Au Kosovo, pourtant, le travail des enfants est interdit. Alors, pour vendre leur marchandise, les enfants se rendent chez des hommes plus âgés, qui font la vente pour eux, en échange d’un petit pourcentage. Dans le quartier, tout le monde les connaît. 

Elizabeth Gowing, une Britannique aux cheveux grisonnants et à l’albanais parfait, se bat pour re-scolariser les enfants ashkalis de Fushë Kosovë, avec son association « The Ideal Partnership ». Tout commence il y a huit ans, quand elle découvre leurs conditions de vie. “Je vivais depuis douze ans au Kosovo mais je n’avais jamais vu une telle pauvreté.” Dès son arrivée, une mère de famille se précipite vers elle avec son nourrisson. “Il avait des brûlures terribles sur le corps. Je l’ai emmené à l’hôpital et je lui ai acheté de la crème. Quand sa mère n’en avait plus, je revenais dans le quartier.”

Elizabeth Gowing se rend régulièrement chez les familles pour voir les nouveaux-nés. Crédit photo : Audrey Dugast

“J’ai décidé de faire cours moi-même”

Petit à petit, Elizabeth Gowing réalise que les enfants ne sont pas scolarisés. “L’école municipale refusait de prendre l’aînée, âgée de 9 ans, car ils pensaient qu’elle était trop vieille. J’étais furieuse. Comme j’avais été un temps enseignante en Grande-Bretagne, j’ai décidé de lui faire cours moi-même. Elle m’a demandé si ses amis pouvaient venir, et rapidement j’avais en charge 20, puis 60 élèves.”

Aujourd’hui, l’association The Ideal Partnership intervient dans six municipalités du pays. Dans le quartier, elle aura aussi bientôt ses propres locaux, grâce aux dons levés par des soutiens en Angleterre. “Pour le moment, on loue un bâtiment qui n’est pas très fonctionnel.”

De nombreuses activités y sont proposées : les filles et les garçons ont chacun leur club, les femmes enceintes s’y retrouvent une fois par semaine, un jardin d’enfants est ouvert du lundi au vendredi, et un club un peu particulier, les Young Leaders, est né il y a six ans. “Nous encourageons les jeunes à devenir des modèles à suivre, confie Aryan, responsable du groupe. Nous organisons des sorties culturelles pour élargir leur horizon et les sensibilisons aux problèmes de leur communauté. Dernièrement, par exemple, ils ont organisé une manifestation après le meurtre d’un enfant de 11 ans, qui travaillait près de la déchetterie. C’était très fort.”

Les locaux de l’association sont de plus en plus vétustes. Crédit photo : Audrey Dugast

Ce sont 133 enfants qui sont aujourd’hui accueillis régulièrement par l’association. Elle emploie une dizaine de personnes. Le centre ne fait plus école, mais propose des activités le samedi pour prévenir le décrochage scolaire. “En huit ans, nous avons réussi à scolariser tout ceux qui étaient volontaires, affirme Husni, coordinateur avec Elizabeth depuis les débuts et membre de la communauté ashkali. Notre but à présent, c’est d’aider les jeunes enfants du quartier à s’inscrire et à convaincre les parents de les laisser y aller.”

Mariages et déscolarisation

Des retrouvailles sont organisées avec la première génération d’enfants pris en charge. Ils observent les fresques peintes sur les murs du local au fil des ans : une mère enceinte et son petit garçon, une adolescente jouant de la guitare… Près de l’entrée, une inscription du club des filles accueille le visiteur : “Nous promettons de nous soutenir les unes les autres pour atteindre nos rêves”. 

Shkurte, 16 ans, était une des premières élèves d’Elizabeth. Avant ses huit ans, elle n’avait jamais été mis les pieds à l’école. Aujourd’hui, la jeune fille poursuit toujours ses études. Elle veut devenir policière, “ici, à Polje, pour aider les gens”.  

Plusieurs n’ont toutefois pas pu venir. Dans la communauté ashkali, deux tiers des femmes se marient avant 18 ans, dans l’illégalité. C’est le cas de la première élève d’Elizabeth Gowing, qui a quitté l’école à 17 ans. Plus tôt dans la journée, elle lui a rendu visite pour la première fois en un an, afin de rencontrer son nourrisson. “Elle est partie vivre avec son mari dans une autre communauté, dans un taudis, alors que nous avions réussi à trouver une maison pour sa famille. Je l’aime énormément mais je suis en colère contre elle.”

Des rêves compromis

Dans la pièce qui accueille les retrouvailles des anciens, les garçons font de plus en plus de bruit. Beaucoup ont emmené leurs petits frères, pris en charge eux-aussi par l’association. Selfies, poses de star avec les copains… Tous rêvent d’un avenir meilleur.  “Nous, on veut être chanteurs plus tard, comme Meda (NDLR : chanteur de variété populaire) », s’exclament Elmedin et Latif, 13 et 14 ans. 

“Moi, je veux être docteur”, déclare fièrement Benjamin, 11 ans, qui s’amuse à parler en anglais aux grands. À côté de lui, son grand frère, Muhamet, 13 ans, avoue être passionné par les maths. “Plus tard, je voudrais travailler dans le bâtiment, pour construire une affaire familiale.” 

Elizabeth Gowing les observe avec tendresse. Même si elle croit en ceux qu’elle considère comme ses propres enfants, elle ne se fait pas d’illusion. “Quand ils grandissent, à cause de leur ethnie, ils n’ont souvent pas beaucoup d’options. Alors beaucoup restent et continuent à travailler pour la déchetterie. Mais il faut se battre. Ils sont capables d’accomplir tellement de choses.”

Audrey Dugast